Mécanismes, faiblesses et vertus, signaux d’alerte de l’oubli
Ah, l’oubli !
Un mot qui vous échappe et qui fait de la résistance. Un rendez-vous oublié malgré son importance. Des connaissances qui s’évaporent lors d’un examen. Un visage familier dont le nom reste obstinément inaccessible… Vous avez fatalement connu cela un jour ou l’autre. C’est tellement commun.
L’oubli s’immisce en effet assez souvent dans notre quotidien sans prévenir. Voilà qui irrite, gêne, inquiète, parfois blesse ou humilie. Si vous avez déjà oublié un anniversaire (ou si on a oublié le vôtre), vous en savez quelque chose. Bref, on déteste ces situations. Et pourtant…
Et si nous nous trompions du tout au tout sur l’oubli ?
Scoop : la science révèle un fait contre-intuitif. Votre cerveau dépense parfois autant d’énergie pour bloquer un souvenir que pour l’encoder.
- « Comment ça ? Si c’est oublié, ça ne peut pas dépenser d’énergie ! »
Détrompez-vous. Vous avez certainement déjà eu l’expérience d’un souvenir très ancien qui vous revient subitement. Vous n’y pensiez plus depuis des décennies et ça tombe aujourd’hui comme un cheveu sur la soupe.
C’est généralement le fruit d’une association avec un mot, une odeur, une situation, une musique, etc. Et paf ! voilà le souvenir qui surgit impromptu. C’est étonnant mais c’est bien la preuve que l’information existe toujours quelque part dans vos neurones.
L’oubli n’est donc pas une suppression de l’information. C’est plutôt comme si vous n’en trouviez plus le chemin. Ou comme si ce chemin était effacé ou barré. Dans ce dernier cas, il y aurait bien une dépense d’énergie. Nous allons voir ça plus bas. Car voyez-vous, il y a oubli et oubli…
- « Ben, un oubli c’est toujours un oubli, non ? »
Eh non… Ci-dessous, j’ai fait une sorte de revue de (presque) toutes les causes possibles d’oubli. Que ce soit de vrais oublis ou de faux oublis… Car nous verrons que parfois il n’y a même pas de mémorisation, donc rien à oublier !
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À vrai dire, il y a plusieurs sortes d’oublis.
On trouve normal d’avoir oublié le nom d’un voisin avec lequel on n’avait aucune relation et qui a déménagé il y a trente ans. Mais anormal de ne pas retrouver, dans une discussion entre amis, le titre du film que vous avez vu ensemble le week-end dernier. Pourtant vous reconnaitrez immédiatement le titre dans une liste…
En réalité les oublis peuvent avoir des causes très diverses. Parfois on les trouve normaux, parfois non. C’est parfaitement empirique. On ne sait pas spontanément pourquoi on accepte un oubli et on s’agace d’un autre.
La recherche scientifique, quant à elle, montre qu’il existe des « oublis actifs ». C’est-à-dire des mécanismes que le cerveau semble déclencher délibérément. Dans ces cas-là, loin d’être une panne, l’oubli serait un travail actif, ciblé, indispensable au bon fonctionnement de votre mémoire.
Malgré tout, pour comprendre l’oubli, ou plutôt les oublis, il faut d’abord comprendre comment la mémoire fonctionne. Car l’oubli ne concerne pas la mémoire globalement. Il se produit à une étape précise. Et selon l’étape concernée, le mécanisme en jeu et les solutions envisageables pour y faire face sont très différents.
Pour comprendre ce qu’il en est, entrons un peu dans la mécanique.
1. La mémoire : un système en trois temps
Les trois étapes clés sont : encodage, consolidation et récupération.
L’encodage
C’est la première étape : une expérience, une information, un visage est transformé en signaux neuronaux. Cette étape exige de l’attention. Un stimulus perçu distraitement (en situation de « multitâche », de fatigue ou de stress…) sera encodé de façon fragmentaire, ou pas du tout.
L’élève qui n’écoute qu’à moitié ne mémorise pas imparfaitement : il ne mémorise tout simplement pas du tout des pans entiers du cours. Notons que l’intention de mémoriser augmente l’attention, et donc la qualité de l’encodage.
Par ailleurs cet enregistrement dépend partiellement du contexte d’acquisition de l’information. Un contexte bruyant ou agité aura un effet défavorable. La canicule, par exemple, a un effet délétère sur cette étape. Une assise inconfortable également, etc.
Votre propre état du moment compte aussi énormément. Selon que vous êtes bien réveillé, fiévreux, en manque de sommeil, sous antidépresseur ou en proie à une indigestion, vos performances en encodage peuvent varier énormément.
La consolidation
Elle transforme cet encodage (encore fragile en mémoire à long terme), en souvenir stable. Elle s’opère principalement pendant le sommeil « lent », lorsque l’hippocampe rejoue les séquences de la journée. Cela renforce les connexions synaptiques concernées dans le cortex. On appelle ça la réactivation hippocampique.
On comprend donc que la qualité du sommeil a de l’importance. La recherche le confirme : une nuit de sommeil insuffisante après un apprentissage peut réduire la rétention de 30 à 40 %, selon les études. Une enquête de la Fondation américaine du sommeil (2012) révèle aussi qu’un pilote de ligne sur cinq (20 %) admet avoir déjà fait une grave erreur à cause du manque de sommeil.
Toutefois, il n’y a pas que la consolidation automatique nocturne. Toute utilisation (consciente ou non) d’une information produit aussi une consolidation. C’est le processus qui est à l’œuvre dans l’acquisition de l’expérience, les révisions scolaires ou la pratique répétée d’une compétence.
En fait, la consolidation la plus solide est le produit de ces deux processus.
La récupération
Également appelée familièrement « rappel », c’est l’accès à l’information stockée. Elle dépend partiellement du contexte. Ainsi les stimuli présents au moment de l’encodage (lieu, état émotionnel, odeurs, personnes présentes etc.) facilitent la récupération s’ils sont présents au moment du rappel.
Notez que ce contexte peut-être purement idéique. Si vous recherchez le nom d’un collègue qui travaille à l’étage au-dessus, vous pouvez avoir un contexte en tête à ce moment-là. Par exemple si vous le visualisez dans son bureau.
Il se peut aussi que vous revoyiez en esprit l’agencement des lieux, ou le coin machine à café où vous avez discuté la dernière fois. A moins que ce ne soit le rapport qu’il avait rédigé pour la dernière réunion de travail.
Quelle que soit la nature du contexte, il vous fournit des indices de récupération. L’absence d’indice au moment du rappel peut rendre un souvenir temporairement inaccessible… Et cela, même s’il est parfaitement stocké en mémoire à long terme.
Des indices de récupération sans rapport avec le contexte de l’encodage existent évidemment aussi. Ils peuvent être nombreux ou pas. Parfois conscients, mais généralement pas. Quoi qu’il en soit, plus il a d’indices, plus facile est le rappel.
Le « mot sur le bout de la langue » est un bon exemple d’échec de récupération : les neurones associés au souvenir sont actifs, mais désynchronisés. L’information est là, il n’y a pas de doute. Vous n’avez pas du tout oublié le mot.
En revanche, le chemin pour y accéder est momentanément introuvable. Peut-être parce que vous avez peu de contexte et d’indices à ce moment-là. Peut-être parce que le chemin d’accès serait barré.
2. La mémoire, un système dynamique
La mémoire est souvent vue comme une bibliothèque de nos connaissances ou un disque dur sur lequel tout serait enregistré. C’est plus que discutable.
- « On sait bien que ce n’est pas un disque dur mais c’est juste une image. Pas de quoi couper les cheveux en quatre ! »
Eh bien, la différence est telle que ça mérite d’éviter cette analogie douteuse. Car, voyez-vous, la mémoire est évolutive. Les souvenirs stockés vivent, se renforcent, s’affaiblissent, se modifient en permanence. Imaginez un peu un disque dur sur lequel les informations stockées se modifieraient en permanence ! A priori, on espère plutôt les retrouver à l’identique le moment venu…
Ces analogies évoquées (bibliothèque, disque dur) se réfèrent évidemment à un stockage stable et passif. Or cela n’existe pas en mémoire. De plus, au fil des recherches, il est d’ailleurs déjà apparu que les souvenirs sont stockés en pièces détachées.
Ainsi l’aspect sémantique d’une information sera stocké quelque part. Mais l’aspect autobiographique sera stocké ailleurs. Les aspects contextuels (auditifs, visuels ou autres) auront aussi leur propre stockage.
Au final, le rappel du souvenir consiste donc à récupérer tous ces aspects. Autrement dit, il n’est pas rappelé d’un bloc mais reconstruit à partir de ses composants. Cette opération est parfois à l’origine d’erreurs.
De plus, certains chercheurs postulent que la mémoire ne retient pas tout. Dans cette hypothèse, on voit la mémoire capable de trier, d’accepter ou de refuser des informations. Un disque dur, purement passif, ne ferait jamais ça !
La règle de Hebb : pourquoi certains souvenirs s’ancrent mieux que d’autres
Dans ce cas, comment le cerveau déciderait-il de ce qui mérite d’être conservé ? Le psychologue canadien Donald Hebb a proposé une première réponse en 1949. Sa formulation est l’une des plus connues en neurosciences :
« Si un neurone A parvient à exciter le neurone B, alors A y parviendra encore plus facilement dans le futur. »
Autrement dit : les connexions entre neurones se renforcent à chaque utilisation. Plus une information est sollicitée, plus le réseau neuronal qui la représente devient solide et accessible.
- « Et inversement je suppose ? »
La règle de Hebb ne le dit pas vraiment. Mais ses tenants ont franchi le pas et postulent que si A ne parvient plus à exciter B, alors la connexion perd de son efficacité, jusqu’à disparaître.
Il a fallu du temps pour prouver la règle, mais aujourd’hui c’est fait. Pour la règle inverse, c’est à voir, la discussion n’est pas close.
En tout cas, on tient là le fondement neurobiologique de toute la pédagogie de la révision : répéter, c’est littéralement renforcer des circuits neuronaux. Remarquez, on le savait déjà, depuis l’Antiquité… Mais c’était une connaissance purement empirique. Aujourd’hui c’est prouvé…
La mémoire se construit par sélection
Votre mémoire n’enregistre pas tout. Tout ce que vous percevez passe par la mémoire à court terme. C’est un enregistrement très momentané. Ce qui ne compte pas pour vous s’efface immédiatement et n’est donc pas enregistré. Au contraire, si l’information vous importe, si vous voulez vous en souvenir, alors elle passe en mémoire à long terme ou elle est enregistrée pour durer.
Elle durera d’autant plus longtemps que vous l’utiliserez souvent. Les souvenirs se renforcent avec l’usage. En cas de faible utilisation, au contraire ils s’affaiblissent. Mais si la trace mnésique affaiblie est réactivée, elle se renforce à nouveau. Aucun disque dur n’est capable de fonctionner comme ça !
L’essentiel de ce qui compte pour vous est toujours préservé. En revanche, les voies d’accès aux détails secondaires sont moins souvent fréquentées. Ces trajets neuronaux s’affaiblissent. Ce constat empirique va dans le sens de la règle inverse de Hebb.
- « Mais comment le cerveau décide-t-il de ça ? »
Cet affaiblissement n’est pas vraiment « décidé » par votre cerveau. C’est parce que vous recherchez moins souvent telle ou telle information que la voie d’accès finit par devenir difficilement repérable.
Voyez ça comme une piste tracée à travers la jungle. Elle se maintient tant qu’elle est fréquentée. Quand elle l’est moins, elle se devine à peine. Quand elle ne l’est plus du tout, elle disparait et vous aurez des difficultés pour arriver à bon port.
D’autres mécanismes ?
Peut-être bien. Certains auteurs, par exemple, postulent que le cerveau aurait aussi une certaine autonomie de décision. Et que la mémoire est un système dynamique qui hiérarchise, consolide et écarte des informations en fonction de leur manque de pertinence perçue.
Pour décider de cette faible pertinence, le cerveau se fonderait notamment sur : les connaissances déjà consolidées et leurs liens logiques avec la nouvelle information ; la fréquence de sollicitation ; la charge émotionnelle associée. Une sorte d’’optimisation mnésique. Nous en parlerons un peu plus loin.
Pour le moment nous avons là l’essentiel à connaître sur la mémoire comme fonction de mémorisation et de récupération des informations. Nous allons pouvoir passer maintenant au sujet qui nous occupe : l’oubli.
3. Les mécanismes de l’oubli :
ce qu’il se passe dans le cerveau
Maintenant que nous savons comment la mémoire se construit, voyons comment et pourquoi elle s’efface. Ou, selon certains, comment elle est activement gérée. Les mécanismes sont multiples, complémentaires, et parfois encore débattus.
3.1- Potentialisation à long terme (LTP) et dépression à long terme (DLT)
Au niveau des synapses (jonctions entre neurones), deux mécanismes antagonistes sont à l’œuvre. La potentialisation à long terme (LTP) renforce les connexions entre neurones fréquemment activés ensemble : c’est la base biologique de l’apprentissage et de la mémorisation. À l’opposé, la dépression à long terme (LTD) affaiblit ces connexions.
Ce que nous appelons « oubli » correspond essentiellement à la LTD. Les connexions qui liaient une population de neurones pour représenter une information s’affaiblissent faute d’être suffisamment sollicitée.
En d’autres termes, c’est la fréquence de nos « requêtes de récupération » qui renforcent ou laissent s’affaiblir ces configurations de stockage.
Globalement, une information ancienne est moins accessible. Une information très ancienne et jamais réactivée encore moins. Pourtant, la configuration synaptique des neurones qui la représente n’est pas complètement « éteinte ».
Elle conserve des traces des potentiels entre ses neurones. Le chemin d’accès principal, s’il est inutilisé depuis 30 ans, peut-être pas. Mais il peut y avoir d’autres chemins.
- « C’est pas clair. Les traces s’affaiblissent mais jamais complètement ? Peut-il y avoir ou pas des oublis définitifs ? »
Pour préciser cela, prenez l’exemple d’un souvenir ancien qui surgit brusquement. Ce n’est pas si rare et vous en avez probablement déjà fait l’expérience. Par exemple, vous souvenir brusquement du nom d’un professeur de collège auquel vous n’avez pas pensé depuis 30 ans.
Le chemin d’accès direct à son nom n’a probablement pas survécu aux années. On peut conjecturer qu’il a disparu. Mais il se trouve que vous avez probablement été exposé par hasard à un indice de récupération, duquel partait un autre chemin moins ancien entre cet indice et le nom de ce professeur.
J’ai plutôt tendance à considérer qu’un souvenir ne disparait jamais complètement. Mais c’est tout aussi difficile à prouver que le contraire !
La mémoire de reconnaissance
On peut donc affirmer que même si la dernière fois que vous avez pensé à lui date de 30 ans, son nom est toujours bien enregistré dans votre mémoire. Ce qui plaide en faveur de la conservation des souvenirs, c’est la mémoire de reconnaissance.
Par exemple, il est assez improbable que vous puissiez retrouver, de mémoire, le nom de tous vos condisciples de sixième trente ou quarante ans plus tard. Pourtant, si on vous donnait une liste où leurs noms figureraient parmi des inconnus, vous retrouveriez la plupart assez aisément.
C’est cela, la mémoire de reconnaissance. Vous avez bel et bien cette capacité de reconnaître des informations. Et cela, malgré la dépression synaptique qui caractérise les souvenirs très anciens.
Cela milite en faveur de la conservation des souvenirs à TRES long terme, malgré l’absence de réactivation des populations de neurones qui les représentent. Certes, il n’est pas exclu que des souvenirs soient complètement inaccessibles.
L’expérience accumulée
- « Oui, mais dans ce cas, ils existeraient, mais il n’y aurait plus aucune voie pour y accéder, c’est ça l’idée ? Ça n’aurait pas de sens de conserver des souvenirs auxquels on ne pourrait jamais accéder. »
Oui, c’est ça l’idée. C’est difficile d’en apporter la preuve. Mais plus j’étudie la question plus je pense que tout est affaire de chemin d’accès. J’imagine que la grande majorité de nos souvenirs sont en fait dans ce cas-là. Comme une sorte de réserve au cas où.
Ça a du sens dans la mesure dès lors qu’il suffit d’une réactivation par un chemin de traverse pour les remettre en selle. Après tout c’est notre expérience de vie qui nous construit. Et cette expérience de vie est représentée par des souvenirs.
S’ils disparaissaient totalement, notre expérience de vie disparaitrait aussi. Il faut bien que l’expérience de vie soit conservée quelque part. Je postule que toutes ces informations, même inaccessibles à la conscience, représentent cette expérience accumulée.
Ce n’est pas parce que nous n’avons pas l’occasion de récupérer ces souvenirs (ou parce que nous n’y parvenons pas) qu’ils ne sont pas actifs. Quand vous prenez une décision en situation difficile, vous n’avez pas besoin d’être conscient des décisions que vous avez prises auparavant et des effets produits. Et pourtant vous vous appuyez forcément sur ces expériences antérieures.
3.2- Quand le cortex préfrontal latéral veut prendre le pouvoir
Une nouvelle vision du contrôle de la mémoire
Une publication, par l’équipe de Michael C. Anderson & Justin C. Hulbert dans l’Annual Review of Psychology en 2021 m’a fort intrigué. L’affaire semble sérieuse. D’après cette étude, le contexte préfrontal latéral exercerait un contrôle externe sur la mémoire.
Oubli actif : adaptation de la mémoire par contrôle préfrontal | Revues annuelles
Ce contrôle s’exercerait surtout sur l’hippocampe, mais pas uniquement. Il pourrait inhiber un souvenir ou le processus de récupération. Il pourrait « atténuer l’encodage » lui-même. Il pourrait aussi supprimer des indices de récupération ! Leur hypothèse est que ce serait un mécanisme adaptatif.
Je les cite :
« Nous décrivons la capacité de frappe du cortex préfrontal à supprimer globalement des fonctions hippocampiques, perturbant l’encodage, la récupération et la stabilisation des souvenirs.
Fait remarquable, ce mécanisme induit une ombre amnésique (fenêtres d’amnésie antérograde et rétrograde) chez des individus par ailleurs en bonne santé. Enfin, nous discutons des processus d’oubli actifs qui fonctionnent en effaçant les représentations contextuelles utilisées pour accéder aux mémoires. »
Note : le terme « capacité de frappe » est bien la traduction littérale de « striking capacity ».
Aïe, aïe, aïe ! Sous son air bonhomme, le cortex préfrontal serait-il un autocrate ?
Le contrôle de la mémoire
On connait déjà des processus inhibiteurs internes à la mémoire. Par exemple, lorsqu’un indice de récupération mène à plusieurs informations, il se produit un choix de l’une et une inhibition des autres. Mais ce n’est pas un processus destructeur. Les informations « perdantes » restent atteignables avec d’autres indices plus appropriés.
La mémoire exerce donc déjà un certain contrôle sur son fonctionnement. Mais, d’après cet article, le contrôle préfrontal irait beaucoup plus loin. Pour autant, quel en serait l’intérêt ?
Les auteurs postulent que « les organismes adaptent leurs souvenirs à leurs objectifs cognitifs et émotionnels ». Pourquoi pas ? Ce n’est pas délirant quand on sait que le cerveau privilégie a priori la cohérence et a parfois du mal à interpréter une réalité lorsqu’elle sort du cadre.
Par ailleurs les auteurs voient un bénéfice adaptatif dans ces processus. Ils auraient pour effet de réduire les conflits entre informations concurrentes, et de rejeter les « intrus ». Notons que le terme de « conflit « parait tout aussi guerrier que « capacité de frappe » !
Mais on vient de voir que la mémoire a déjà un mécanisme interne pour privilégier une information « concurrente » et inhiber les autres. Et sans parler de conflit. La mémoire aurait-elle besoin d’un mécanisme de contrôle externe ?
En fait, j’ai été un peu sidéré par cette vision conflictuelle de la mémoire contrôlée par un cortex préfrontal autocratique. J’ai lu et relu l’intégralité du compte rendu de cette compilation d’expériences. Si vous aimez ce genre de lecture, cliquez sur le lien dans le premier paragraphe de cette section, vous ne serez pas déçus. Bon courage quand même, vous comprendrez pourquoi en lisant…
Des mots trop gros pour la réalité qu’ils décrivent ?
A la fin de l’article, cette vision semble se dégonfler. Les « suppressions », ciblées ou globales, sont dites « agissant comme des lésions réversibles imitant l’amnésie organique ». Il se termine sur les expériences de substitution ou de suppression du contexte de mémorisation.
La plupart de celles-ci consiste à faire apprendre des listes (mots ou noms) et à contrôler ensuite la mémorisation. Pour changer le contexte, on prétend ensuite avoir fait une erreur de liste, on donne la consigne de l’oublier et on fournit ensuite la « bonne « liste » à apprendre.
On sait par de nombreuses expériences que ces consignes d’oubli sont à l’origine d’une intense activité hippocampique. D’autres études montrent une remémoration perturbée par rapport à celle des sujets n’ayant pas reçu cette consigne (Et aussi des études contrariennes…).
Pas de quoi paniquer…
Mais, disent les auteurs, « la caractéristique frappante de ce phénomène est que l’oubli est réversible, le matériau oublié revenant lorsque le contexte est rétabli ».
Ah ? Bon ! Ouf… ils ne pouvaient pas le dire plus tôt ?
J’ai hésité avant d’inclure cette étude dans le présent article. Mais finalement je l’ai incluse parce que, dans son genre, elle est plutôt de haut niveau. Je l’ai soumise à mon amie Claude (une inintelligence artificielle de grand talent) sur la contradiction que je ressentais.
Sa conclusion ? Il y un cadre conceptuel plus radical que les données ne l’autorisent. Pour autant, je ne vois pas de raison à ces excès sémantiques.
Revenons sur terre et acceptons l’idée que le contrôle par le cortex préfrontal existe bel et bien. Il peut s’exercer sur 3 niveaux : l’encodage, le contexte ou la récupération. Des études complexes sous IRMf en témoignent. Mais il ne se produit rien d’irréversible ! Moralité : lisez bien les articles jusqu’au bout !
Maintenant, faisons déjà un premier point : LTD, contrôle interne, contrôle préfrontal, nous voilà déjà avec trois causes différentes de l’oubli. Y en aurait-il d’autres ? Eh oui… L’une d’entre elle est particulièrement contre intuitive : la neurogenèse.
3.3- La neurogenèse hippocampique :
quand de nouveaux neurones effacent les anciens
Ce mécanisme contribue à l’oubli d’une façon pour le moins inattendue. La neurogenèse est la création de nouveaux neurones à partir de cellules souche. L’hippocampe, structure centrale de la mémorisation, est l’une des rares régions du cerveau adulte où la neurogenèse se poursuit tout au long de la vie.
J’ai calculé il y quelques années, à partir des données disponibles à l’époque, que le nombre de ces nouveaux arrivants serait à peu près égal au nombre de neurones dans l’hippocampe. De quoi renouveler intégralement ce dernier en une vie. C’est à vérifier. Cela devrait plutôt lutter contre l’oubli.
Toutefois, lorsque ces nouveaux neurones s’intègrent dans les circuits existants, ils ne remplacent pas terme à terme des neurones en fin de vie. Globalement oui, ils régénèrent l’hippocampe. Mais leur insertion dans l’hippocampe remodèle les connexions en place.
Cela peut rendre des souvenirs anciens plus difficiles d’accès !
Pour autant, il ne semble pas que beaucoup d’informations soient vraiment détruites. D’ailleurs, aucune n’est représentée par un neurone en particulier. Pour la plupart des cas, le rappel peut être perturbé, et l’information reconstruite peut comporter des manques ou être légèrement modifiée.
Il parait raisonnablement certain que les informations les plus importantes ne soient pas touchées. Tout simplement parce que ce sont celles qui bénéficient le plus de multiples associations avec d’autres informations. Et bien sûr de plus de consolidation par des utilisations répétées.
Il parait donc probable que si certaines informations disparaissent, ce ne sont pas celles qui comptent le plus pour vous. Il est plus probable que la neurogenèse n’impacte négativement que les informations faibles, peu associées à d’autres et peu utilisées.
Il reste tout de même un cas particulier où l’impact de la neurogenèse est massif : c’est l’amnésie infantile. Nous y reviendrons en fin de section 4. En attendant, je dois vous parler d’une découverte récente.
↳ De l’importance d’oublier pour notre santé mentale — Futura-Sciences
3.4- Les « anti-mémoires » : geler sans effacer
Une question de potentiels
L’une des découvertes les plus récentes en neurosciences, et encore débattue, est l’existence d’un mécanisme que certains chercheurs nomment l’anti-mémoire.
Tout part du fait que chaque nouvelle information crée un réseau de neurones dotés de potentiels électriques. Cette configuration conserve l’information. Mais cela modifie nécessairement l’équilibre électrique local.
L’anti-mémoire serait un second réseau en miroir, doté de potentiels inversés. Il neutraliserait donc l’activité électrique de la configuration mnésique. Cela pour préserver l’équilibre excitation/inhibition (E/I) du réseau neuronal. Il ne supprime pas le souvenir, mais il l’inhibe.
C’est une équipe d’Oxford et de l’University College de Londres qui l’a mis en évidence chez des humains. Ces répliques inhibitrices gèlent, en quelque sorte, les informations. Malgré tout, elles restent disponibles lors d’une tentative explicite de récupération.
Chaque mémorisation aurait donc son anti-mémoire. Si cela se confirme, alors chaque souvenir serait isolé, figé dans sa double configuration. Cela signifie une double dépense d’énergie.
↳ Un mécanisme d’équilibre essentiel : les neurones s’adaptent pour rester stables — Institut Weizmann
Une question de compatibilité
- « Je suis peut-être un peu béotien mais ça me parait stupide. C’était ça votre scoop au début, une dépense d’énergie pour oublier ? »
Effectivement, il en faut deux fois plus pour un souvenir figé que pour un souvenir qui serait simplement mémorisé. Pour ne rien vous cacher, j’avoue rester sceptique sur cette question.
Ce fonctionnement tel qu’il est théorisé me paraît difficile à concilier avec ce que l’on sait de la mémoire associative. Comment des associations se formeraient elles entre informations si chacune est électriquement neutralisée ?
Comment expliquer aussi qu’un souvenir puisse vous revenir sans l’avoir cherché, déclenché par une odeur ou une musique, sans requête explicite ?
Par ailleurs ces anti-mémoires nous amènerait-elle à faire des oublis ? Cela n’est pas très clair. Selon les chercheurs, une requête clairement dirigée vers la récupération de cette information aboutit avec succès.
Ce serait donc dans le cas de requêtes moins explicites qu’elles n’aboutiraient pas à la récupération de l’information. Par exemple une requête de recherche documentaire large dans un domaine auquel l’information participe. Dans ce cas-là l’information ne figurerait pas dans le rappel.
Mais pourquoi les autres informations qui participe à ce domaine seraient-t-elles rappelées ? Prises individuellement, elles non plus ne sont pas la cible d’une requête spécifique. Logiquement, elles ne devraient pas figurer dans les informations récupérées.
Cela ne me parait pas compatible avec le fait que lorsque nous recherchons des informations larges en mémoire, on les trouve bel et bien. Affaire à suivre, donc. La recherche se poursuit, et il serait présomptueux de trancher. Mais la prudence s’impose.
En attendant, nous ne sommes pas encore au bout des possibilités d’oubli. Avez-vous entendu parler des interférences ?
3.5- Les interférences : quand les souvenirs se télescopent
Les oublis ne sont pas tous fondés sur des affaiblissements ou des blocages des traces mnésiques. Certains sont simplement dus à des confusions. Les interférences entre souvenirs proches sont l’une des causes possibles d’échec de récupération. Il y a aussi d’autres causes. La question des interférences est étudiée depuis la fin du 19ème siècle et a fait l’objet de nombreuses études et expériences.
Assez vite, on en a distingué deux catégories.
L’interférence rétroactive
Elle survient quand un apprentissage récent perturbe le rappel d’un apprentissage antérieur. Ainsi, un musicien qui passe de l’ukulélé à un banjo accordé différemment peut faire des erreurs quant à la position des doigts quand il revient à l’ukulélé. Il a oublié l’ancien doigté et appliqué le doigté du nouvel l’instrument.
Mais il va se rendre compte immédiatement de son erreur et reprendre avec l’ancien doigté. L’oubli n’a été que momentané. On peut dire qu’il est victime de sa nouvelle routine avec le banjo.
C’est un exemple d’interférence ayant peu de conséquences. Parfois c’est plus sérieux. Cela n’est pas rare dans les apprentissages scolaires, sportifs ou techniques. Une nouvelle façon de faire peut être difficile à acquérir, l’ancienne ayant tendance à s’imposer.
L’interférence proactive
Elle fonctionne en sens inverse : un ancien souvenir bien ancré perturbe l’encodage d’une information nouvelle trop similaire. Plus on accumule d’expériences proches dans un même domaine, plus il devient difficile de les distinguer les unes des autres.
C’est par exemple le cas lorsque vous apprenez une nouvelle langue. Il vous est certainement déjà arrivé d’oublier une tournure particulière à cette langue au profit d’une tournure à la française qui ne fait pas sens dans votre nouvelle langue.
Il arrive assez fréquemment qu’après un déménagement on donne machinalement son ancienne adresse. Ou même qu’il faille faire un effort pour retrouver la nouvelle. Et ne vous est-il jamais arrivé, en tout début d’année, de dater une lettre ou un chèque avec le millésime de l’année qui vient de se terminer ?
J’ai aussi entendu une actrice américaine de séries télé interviewée sur un épisode récent : elle a l’a confondu par erreur avec un épisode ancien similaire mais tout de même différent. C’est le contenu de l’ancien épisode qui lui est revenu.
Comme vous le voyez, on ne manque pas de causes d’oubli. Et encore je vous ai fait grâce des oublis pour des causes neurologiques : lésions, traumatismes cérébraux, Alzheimer etc. pour ne vous parler que des oublis « normaux » affectant des personnes en bon état général cérébral…
3.6- La courbe d’Ebbinghaus
La courbe canonique de l’oubli
Je vous propose maintenant à changer de point de vue. Précédemment on s’est attaché à répondre à la question « pourquoi on oublie ? ». Et si on cherchait à quantifier l’oubli ? Un homme, à la fin du 19ème, s’est posé la question.
Cet homme est essentiellement connu pour une courbe qui porte son nom : c’est le psychologue (et philosophe) Hermann Ebbinghaus.
En 1885, il fut le premier à quantifier l’oubli expérimentalement. Le dispositif était simple : mémoriser des listes de syllabes dépourvues de sens (des logatomes), puis tester sa propre rétention à intervalles réguliers. Ses résultats ont été confirmés par tous les chercheurs qui l’ont suivi. En gros, sans révision, on perd entre 30 et 40 % d’une information nouvelle en 24 heures, et jusqu’à 60 à 70 % après 48 heures.
Ces chiffres appellent cependant une nuance essentielle, et souvent omise sur le web : la courbe de l’oubli fondée sur les données d’Ebbinghaus n’est valable que pour des informations sans signification. Les connaissances scolaires ou professionnelles, elles, ont du sens. a
Elles s’intègrent dans un réseau de connaissances existantes, ce qui les rend intrinsèquement plus résistantes à l’oubli. Elles auront toujours besoin de moins de répétitions que les listes d’Ebbinghaus.
Votre courbe personnelle d’oubli
- « Alors la courbe d’Ebbinghaus, c’est du pipeau ? »
Non, mais il faut la considérer comme une étude expérimentale non transposable telle quelle dans nos apprentissages. Ebbinghaus ne voulait pas que ses résultats soient tributaires de ses propres connaissances. Il a donc mis hors-jeu la mémoire sémantique. Il a alors mesuré la performance intrinsèque de sa mémoire sans les béquilles du sens.
Cela dit, malgré un très grand nombre d’études, aucune n’a réussi à mettre au point à grande échelle un dispositif similaire faisant appel à la mémoire sémantique.
On devrait pouvoir le faire avec des listes de mots courts ayant du sens. Je suis certain que dans ce cas, il faudrait moins de répétitions que pour des listes de logatomes. Mais tester les répétitions nécessaires pour des dizaines de liste de phrases ou des paragraphes, c’est déjà autre chose.
Quant à faire la même chose avec des cours entiers, par exemple, on voit mal quel dispositif le permettrait. Toutefois, une chose est sûre : on obtiendrait une courbe d’oubli montrant une évaporation moindre que pour les logatomes.
Mais pour l’heure on n’a encore aucune idée de ce que serait cette courbe… Votre courbe personnelle d’oubli vous est encore inconnue.
4. L’oubli au quotidien :
des situations familières décryptées
Les mécanismes évoqués ci-dessus se manifestent chaque jour dans nos vies. Je vous en propose quelques échantillons dans des situations que tout le monde a connues un jour ou l’autre.
4.1- En pilote automatique : pourquoi on doute d’avoir fermé la porte
Vous sortez de chez vous et, à peine la voiture démarrée, le doute s’installe : avez-vous bien fermé la porte à clé ? Avez-vous bien mis le lave-vaisselle en route ? Ces trous de mémoire caractéristiques ne sont pas des défaillances, ils sont la preuve paradoxale que votre cerveau fonctionne correctement.
Les tâches routinières répétées sont traitées de façon inconsciente. Fermer la porte à clé ne mobilise pas vraiment votre attention. Votre cerveau est alors en mode « pilote automatique ».
Le fait que la tâche soit exécutée sans mobiliser l’attention consciente libère vos ressources cognitives pour d’autres activités. C’est ce qui vous permet de parler en marchant, ou de réfléchir en conduisant sur un itinéraire de routine. Ou de penser à autre chose tout en fermant la porte à clé.
Mais ce mode a un revers direct : sans attention consciente, aucun souvenir autobiographique ne se forme. Le geste a bien eu lieu (la porte est fermée), mais il n’en existe pas de trace mémorisée accessible à la récupération consciente. C’est ce qui génère le doute.
En fait vous n’avez pas « oublié » si vous avez ou non fermé à clé. Vous ne le savez pas, faute de l’avoir mémorisé. On est ici dans la catégorie des faux oublis. Même si vous avez le sentiment d’avoir oublié.
4.2 – L’effet de porte (Doorway Effect) :
pourquoi vous ne savez plus ce que vous faites là…
Vous montez à l’étage avec une intention précise. Arrivé en haut, vous ne savez plus pourquoi. Vous redescendez au rez-de-chaussée… et l’idée revient. Ce phénomène bien documenté par la psychologie cognitive porte un nom : l‘effet de porte, ou Doorway Effect.
Le cerveau tend à compartimenter les informations par contexte spatial. Franchir un seuil physique déclenche une mise en arrière-plan des informations liées à l’espace précédent, pour libérer les ressources cognitives nécessaires au nouveau contexte.
L’intention formée dans la pièce précédente se retrouve archivée dans un segment mental différent de celui où l’on se trouve maintenant.
Vous avez donc oublié pourquoi vous êtes monté à l’étage. Là encore, il n’y a pas à proprement parler d’oubli. L’information reste en effet accessible. La preuve, il suffit de retourner dans le contexte d’origine pour la retrouver. C’est une adaptation cognitive, pas un défaut. Le cerveau libère de la bande passante pour le présent.
- « Ça alors ! C’est censé nous aider et ça nous pénalise ? Encore un peu bizarre, non ? »
Globalement il doit y avoir une majorité de circonstances dans lesquelles cela nous avantage. D’autre fois c’est gênant, d’accord. Mais ce n’est pas une gêne majeure. Pour autant, il reste possible de contrer cette adaptation, mais cela demande un effort conscient.
4.3- Le stress et le cortisol :
quand l’émotion bloque ou favorise la récupération
Le stress libère du cortisol, une hormone qui, à doses fréquentes, perturbe directement l’hippocampe. La mémorisation devient parcellaire. L’accès aux souvenirs déjà stockés devient difficile. Le cortisol interfère en effet aussi avec les mécanismes de récupération.
Paradoxalement, un niveau de stress modéré et ponctuel peut à l’inverse améliorer la mémorisation. L’adrénaline favorise l’encodage des informations émotionnelles. Ce mécanisme grave durablement dans la mémoire les événements intenses, heureux ou malheureux. Ce qui nous a touché, impacté, nous nous en souvenons.
Mais le stress fréquent ou constant est un ennemi bien connu de la mémoire. Aussi bien pour la mémorisation que pour la remémoration.
4.4- Fatigue et manque de sommeil :
des saboteurs silencieux
Le sommeil n’est pas un état passif pour la mémoire. Pendant le sommeil lent, l’hippocampe rejoue les séquences apprises dans la journée, consolidant les connexions synaptiques essentielles. Privé de ce temps de consolidation, le cerveau ne peut pas ancrer durablement ce qu’il a appris.
Dans une étude (il y en a beaucoup de similaires) des étudiants privés de sommeil après un apprentissage n’ont conservé en moyenne que 30 % des connaissances acquises, contre plus de 70 % chez ceux ayant dormi normalement. Ce n’est pas rien. Chez les professionnels à haute responsabilité, les conséquences peuvent être sérieuses.
Rappelez-vous aussi l’enquête de la Fondation américaine du sommeil auprès des pilotes de ligne. Vingt pour cent d’entre eux reconnaissent avoir « oublié » des procédures et fait au moins une erreur grave à cause d’un manque de sommeil.
C’est évidemment transposable à bien d’autres domaines. La fatigue physique et la fatigue mentale produisent également peu ou prou les mêmes effets.
4.5- La surcharge mentale
La mémoire de travail fait l’interface entre la mémoire à court terme et la mémoire à long terme. Elle a une capacité limitée à une demi-douzaine d’unités d’information. De plus elle ne dispose que d’un temps très court pour les abandonner ou les passer en mémoire à long terme.
Si vous êtes surchargé en travail mental, si vous avez un tas de chose à régler à la fois, alors… ça va mal se passer !
La cognition n’est en effet pas multitâche. Vous pouvez avoir l’impression de faire plusieurs choses à la fois, mais c’est une illusion. En réalité vous fragmentez votre attention.
En fait, votre cerveau coupe en tranches vos tâches. Il traite une tranche de tâche A, une autre de tâche B puis une tranche de tâche C etc. Autrement dit, il bascule rapidement d’une tâche à l’autre, avec un coût cognitif à chaque transition.
Cela prend plus de temps en définitive que traiter complètement une tâche avant de traiter la suivante. Mais si c’est votre métier qui veut ça, vous n’avez pas le choix : ça va mal se passer…
Vous allez cumuler de la mauvaise mémorisation pour cause d’attention insuffisante et subir un goulet d’étranglement en mémoire de travail qui ne pourra pas absorber les multiples petits bouts d’information que vous lui envoyez. De plus il y aura une difficulté pour relier entre eux les bouts intercalés au milieu d’autres.
Attendez-vous à ce que votre attention fragmentée et votre mémoire de travail saturée réduisent à la fois la précision et l’étendue de l’encodage. Encore un cas de faux oubli. Vous pensez avoir oublié parce que vous pensez avoir mémorisé. La mémoire ne peut vous restituer que ce que vous lui avez donné, et dans l’état où vous le lui avez donné… ou pas !
4.6- Le blackout alcoolique : la mémoire HS
Le blackout alcoolique est souvent confondu avec une perte de conscience. Il s’en distingue pourtant nettement : le sujet est éveillé, parle, agit. Mais son cerveau ne forme plus de souvenirs.
L’alcool, à partir d’une alcoolémie d’environ 0,16 g/l, bloque la consolidation hippocampique en inhibant les récepteurs NMDA, indispensables à la LTP. La mémoire à court terme reste fonctionnelle, mais aucun souvenir à long terme ne se forme.
Le sujet dit qu’il a complètement oublié ce qu’il a vécu. Vous vous en doutez, il n’a rien oublié puisqu’il n’a rien mémorisé.
On distingue deux types de blackouts :
- Blackouts fragmentaires : des souvenirs partiels peuvent être récupérés avec des indices contextuels, mais la chronologie reste lacunaire.
- Blackouts « en bloc » : amnésie totale de la période concernée, sans aucune trace mnésique récupérable, rien, n’ayant été mémorisé.
Des données épidémiologiques montrent que 51 % des étudiantes ont expérimenté au moins un blackout. Et 43 % des hommes. Cet écart est dû aux différences physiologiques (poids corporel et teneur en eau), qui induisent chez les femmes une alcoolémie plus élevée pour une même quantité consommée.
Dans les deux cas, le phénomène est fréquent. A priori, il semble qu’on s’en remette. En revanche, en cas d’alcoolisme continu c’est autre chose. Ce sont des lésions irréversibles qui se produisent. On aboutit alors à des oublis assez similaires à ceux des maladies dégénératives.
Ces dernières feront d’ailleurs l’objet d’un article séparé prochainement.
4.7- L’amnésie infantile : pourquoi personne ne se souvient de sa petite enfance
Un mécanisme universel
Presque personne ne conserve de souvenir épisodique (autobiographique) avant l’âge de 2 à 3 ans, et les souvenirs avant 5 ans sont rares et souvent fragmentaires. C’est l’un des phénomènes mnésiques les plus universels, et pourtant l’un des moins bien compris du grand public. Nous avons tous oublié nos premières années de vie !
C’est un mécanisme universel. Il est resté mystérieux jusqu’à ce que la recherche découvre l’intensité de la neurogenèse hippocampique chez les jeunes enfants. Des quantités de nouveaux neurones se créent dans leur hippocampe. C’est plutôt une bonne nouvelle.
En effet cela favorise les apprentissages nouveaux. Mais c’est au détriment de la rétention des anciens au fur et à mesure que l’enfant progresse. Ce n’est pas psychologique, c’est juste une architecture cérébrale en construction qui crée constamment du nouveau sur les décombres des tentatives anciennes moins concluantes.
C’est Freud qui, le premier s’est emparé de cette question. Il attribuait cela au refoulement. En gros (je simplifie beaucoup la pensée de Freud), l’enfant refoulerait ses souvenirs précoces chargés d’affects. La neurologie contemporaine propose une explication plus simple, à mes yeux bien mieux étayée.
Une explication peu connue
L’hippocampe (structure centrale de la mémorisation épisodique (autobiographique) n’est pas encore mature chez le jeune enfant. En parallèle, la neurogenèse y est particulièrement intense.
Il y a foule dans son hippocampe : de nouveaux neurones se créent et s’intègrent en permanence dans les circuits existants. De nouveaux circuits et des modifications des circuits existants se produisent en permanence au fur et à mesure des apprentissages. La zone hippocampique se renouvelle, se remodèle, quasiment chaque seconde.
Pris dans cet ouragan cérébral permanent, les souvenirs précoces deviennent progressivement inaccessibles à mesure que le cerveau se réorganise pour accueillir de nouveaux apprentissages ou des améliorations des apprentissages précédents. Ce phénomène s’atténue à partir de l’âge de 5 ans environ.
Or c’est aussi à ce moment-là que l’intense activité de réorganisation neuronale commence à diminuer. Expliquer l’amnésie infantile par l’instabilité permanente des configurations mnésiques parait donc pertinent. D’ailleurs, ce phénomène cesse progressivement à mesure que l’hippocampe atteint sa maturité fonctionnelle, vers 5 à 7 ans. La relation semble claire.
4.8- Un peu d’optimisme ?
A la fin de cette litanie de phénomènes d’oublis (ou de non mémorisation…) je dois rappeler que tous les oublis n’ont pas été traités. L’anxiété, chronique ou pas, par exemple est aussi une cause possible.
De même que la peur ou l’effroi. A ceci près que ce dernier peut induire en même temps une hyper-mémorisation de l’événement perturbant et l’oubli de beaucoup d’éléments du contexte. Par exemple, beaucoup de personnes ayant été menacées un certain temps par une arme, sont capable de la décrire. Mais elles ont oublié le visage de l’agresseur.
Pour autant, parler de l’oubli ne permet pas souvent d’évoquer des souvenirs d’événement agréables. Et pourtant il y a un domaine dans lequel la mémoire résiste vaillamment. Au point de ne quasiment jamais rien oublier…
4.9- Ce que le corps n’oublie jamais : la mémoire procédurale
Certains apprentissages, en effet, semblent imperméables à l’oubli. Ces apprentissages semblent avoir carrément forgé des souvenirs indélébiles. Aucun doute, vous êtes extraordinairement performant dans ce domaine. Des exemples ?
Vous avez appris à faire du vélo. Même si vous n’avez plus pédalé depuis vingt ans ça va vous revenir en quelques secondes. Vous n’avez pas mis un orteil dans l’eau depuis des lustres. Vous allez retrouver les bons gestes en sautant à l’eau. Et nager de nouveau sans avoir remis un orteil dans l’eau depuis l’enfance. Ces savoir-faire sont conservés dans votre mémoire procédurale.
Ces performances étonnent souvent ceux qui les vivent. Et pourtant elles obéissent à une logique neurologique. En effet, les habiletés motrices sont apprises par répétitions intensives. De plus, elles ne sont pas stockées avec les autres sortes de souvenirs. Elles ne sont même pas stockées dans votre cerveau !
- « Hein ? Mince ! Alors où ? ».
Eh bien, essentiellement dans le cervelet, donc en dehors du cerveau. Mais, soyons honnêtes, un peu aussi dans les ganglions de la base. Ces structures sont beaucoup moins vulnérables au vieillissement et aux pathologies de la mémoire déclarative.
La preuve, c’est que des patients souffrant d’amnésie sévère peuvent très bien apprendre et retenir des compétences nouvelles. Alors qu’ils sont incapables de se souvenir d’un événement survenu dix minutes plus tôt ! Une seule condition, que ce soit des compétences motrices.
C’est comme si c’était le corps qui apprenait, et non plus le cerveau.
Ce que le corps a vraiment appris, il ne l’oublie pratiquement jamais. La répétition motrice n’améliore pas seulement la performance à court terme. Elle grave la compétence dans un système mémoriel différent, à long terme, plus durable, plus résistant. Voilà de quoi clore ce chapitre sur une note optimiste.
↳ La mémoire — Fondation pour la Recherche sur le Cerveau
5. Les vertus de l’oubli
On voit presque toujours l’oubli comme une faiblesse, un défaut, une défaillance. Le sous-entendu est plus ou moins que l’oubli ne devrait pas exister. Même si on sait bien que cela arrive plus souvent qu’on ne voudrait.
Les chercheurs n’ont évidemment pas du tout le même regard sur la question. Pour eux, pour eux, l’oubli est plutôt un allié de la mémoire. Un allié plutôt mal compris… Mais c’est un fait, pour les chercheurs, oublier n’est pas seulement inévitable, c’est fonctionnel, voire indispensable. Bigre !
Oublier pour apprendre : la DLT au service de la neuroplasticité
En éliminant les informations obsolètes, redondantes ou parasites, l’oubli libère de la capacité cognitive. Cela favoriserait l’aptitude du cerveau à former de nouvelles connexions ; à intégrer de nouvelles compétences ; à se réorganiser face à de nouvelles exigences de stockage.
La dépression à long terme (DLT) n’est donc pas seulement un mécanisme d’effacement (avec tous les bémols que j’ai mis à ce terme plus haut), c’est un mécanisme de renouvellement. Un cerveau qui n’oublierait rien serait un cerveau incapable d’apprendre vraiment. Imaginez un espace de travail où l’on ne jetterait jamais rien : les nouveaux projets n’auraient bientôt plus de place.
Je suis encore sceptique sur ce point. Compte tenu du nombre pharamineux de neurones impliqués dans la mémorisation et la remémoration, le cerveau me semble avoir de la marge. Le cerveau affiche quand même environ 80 milliards de neurones, ce qui est à peine imaginable.
Bien sûr tous ne s’occupent pas de mémoriser. Mais d’un autre côté un même neurone peut faire partie de plusieurs centaines de configurations représentant chacune un souvenir. A l’échelle humaine, même s’il fallait 10.000 neurones par configuration, on arriverait probablement à des milliers de milliards de configurations possibles.
Je serais étonné que quelqu’un, un jour, ne puisse plus rien mémoriser parce qu’il aurait atteint le plafond de ses capacités… La mise en retrait par la DLT des informations peu sollicitées, doit largement suffire à « optimiser » la mémoire.
Oublier pour ne pas être submergé : les 7 vertus de Blake Richards
Une étude du chercheur en neurosciences Blake Richards et ses collaborateurs, publiée dans la revue Neuron en 2017, a proposé une synthèse théorique remarquée en identifiant sept vertus fonctionnelles de l’oubli.
Parmi les principales : préserver la stabilité émotionnelle (l’oubli comme « gardien » de l’équilibre mental), éviter les décisions biaisées par des souvenirs devenus non pertinents, et favoriser la généralisation, c’est-à-dire l’apprentissage de schémas abstraits plutôt que la rétention de détails spécifiques.
En d’autres termes : si notre cerveau retenait tout avec une égale précision, nous serions paralysés. Nous serions noyés dans des détails qui parasiteraient toute prise de décision et tout apprentissage nouveau.
Eh bien, là aussi je suis sceptique. D’autres études suggèrent que la mémoire est capable de fonctionner de façon arborescente. Un peu sous forme d’un plan. Ce qui supposerait un classement des informations par ordre d’importance décroissant.
C’est compatible avec la théorie de Blake Richards. Les catégories (comme les titres 1 à 5 de cet article) seraient les « schémas abstraits ». Les plus petits entreraient dans les « détails spécifiques »
Que cela soit un jour vraiment prouvé ou pas, il est probable que les informations les plus importantes seront les plus souvent réactivées, donc consolidées. Est-ce à dire que les moins importantes ne le seraient plus du tout ? Cela parait logique, et elles seraient alors touchées par la LTD, la dépression à long terme.
Mais on a vu que cela n’empêche pas leur réactivation par des chemins secondaires lorsque le chemin principal initial est perdu. Il pourrait en aller de même pour les informations dépassées (notamment en science). Une sorte d’archivage en quelque sorte.
Oublier pour guérir : atténuation naturelle, TCC et EMDR
L’atténuation naturelle des souvenirs douloureux est l’une des fonctions les plus appréciées de l’oubli. Le cerveau, sans qu’on le lui demande, diminue progressivement la charge émotionnelle associée à un souvenir difficile. Le souvenir reste accessible, mais son impact affectif diminue avec le temps.
Certes, ce n’est pas toujours vrai. Ce n’est pas le cas des souvenirs traumatiques qui ont tendance à tourner en boucle ou à revenir inopinément pendant très longtemps. Mais pour les autres, l’atténuation de la charge affective avec le temps est un phénomène bien documenté.
Par ailleurs tenter de forcer activement l’oubli d’un souvenir pénible produit souvent l’effet inverse. Les travaux du psychologue Daniel Wegner sur l’effet rebond montrent que l’effort conscient d’inhibition renforce la « force » du souvenir. C’est contraire à ce qu’affirment Michael C. Anderson & Justin C. Hulbert. Mais attention, les dispositifs expérimentaux ne sont pas les mêmes. Et les souvenirs émotionnels ne sont probablement pas traités de la même façon que des souvenirs plus neutres.
C’est l’un des principes à l’œuvre dans les thérapies cognitivo-comportementales (TCC). Plutôt que d’effacer un souvenir douloureux, on l’associe progressivement à de nouveaux contextes émotionnels, réduisant son impact sans l’anéantir. Le souvenir change de valeur émotionnelle, pas de contenu.
La thérapie EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) exploite un mécanisme différent mais complémentaire : en activant la LTP via des stimulations bilatérales pendant l’évocation du souvenir traumatique, elle favorise son réencodage dans un réseau neuronal moins chargé émotionnellement. Des résultats qui peuvent s’obtenir en quelques séances. C’est une illustration spectaculaire de la plasticité du cerveau utilisée au service du soin.
6. L’oubli comme signal d’alerte
Il est impossible de terminer cet article sans aborder le côté « signal ». Qui ne se pose pas la question : est-ce que cet oubli est normal ? Est-ce que c’est le début d’une démence ? Est-ce que je glisse vers la maladie d’Alzheimer ?
A quoi, si on confie son inquiétude à quelqu’un on s’entend généralement répondre qu’il ne faut pas s’inquiéter. Mais qu’en sait-on ?
Pour Alzheimer, le premier symptôme est généralement la désorientation. Ne plus trop savoir où l’on est, hésiter sur un chemin à prendre alors qu’on le pratique couramment, par exemple. Mais il est vrai aussi que les difficultés de mémoire font toujours partie du tableau clinique.
Ces deux symptômes ont quelque chose en commun : l’hippocampe. Vulgarisation scientifique aidant, beaucoup de gens savent aujourd’hui qu’il est impliqué dans la mémoire. Et qu’il le soit aussi dans l’orientation spatiale commence à être connu.
Toutefois, la question qui se pose la plupart du temps, c’est de savoir quelle importance faut-il accorder à ces symptômes. Un événement isolé doit-il être considéré comme sans importance ? Ou bien comme annonciateur d’une démence future ?
6.1- Oublis bénins ou inquiétants : le bon critère
La grande majorité des oublis quotidiens, un prénom qui tarde à revenir, une clé égarée, un rendez-vous manqué, un mot sur le bout de la langue, etc. sont agaçants.
Mais la plupart des gens l’ont expérimenté plusieurs fois dans leur vie sur le temps long. Avec de longues périodes intermédiaires sans incident. La conclusion populaire et logique est que ce sont des incidents sans gravité. Normaux, en quelques sorte.
Ils témoignent plutôt d’un cerveau fonctionnant en mode économique et en disposant pas sur le moment des indices de récupération ad hoc. A moins que ce ne soit en mode dégradé pour des causes que nous avons vues plus haut : effets de la fatigue, du manque de sommeil, de l’alcool, du manque d’attention, de l’anxiété, de la dépression, etc.
Mais à partir de quand faudrait-il quand même s’inquiéter ? Quels signaux justifieraient d’aller en consultation. Y a-t-il des critères pertinents ? je ne suis pas spécialiste mais je lis attentivement ceux qui le sont. Et je vois un certain consensus sur les points suivants : le rapprochement des incidents et/ou leur aggravation. Auxquels il faut ajouter l’impact fonctionnel ou social.
Cela concerne des situations telles que :
- Oublis répétés qui perturbent la vie professionnelle ou les relations sociales.
- Se perdre dans des lieux familiers, sans explication contextuelle (fatigue, stress intense, dépression avérée…).
- Répéter les mêmes questions ou les mêmes histoires à de courts intervalles, sans s’en rendre compte même quand on le fait remarquer.
- Difficulté à apprendre ou fixer des informations nouvelles et pas simplement à en récupérer d’anciennes.
- En plus des symptômes précédents : changement notable de comportement ou de personnalité signalé par l’entourage.
Naturellement, toute fréquence et/ou intensité croissante de ces événements signale une aggravation de la situation.
6.2- Rééducation mnésique : comment ça marche ?
De plus en plus, j’entends parler de rééducation mnésique, de rééducation-réadaptation de la mémoire, de réhabilitation cognitive… Qu’est-ce que c’est que ça ?
A y regarder de près, cela concerne surtout les personnes victimes d’AVC ou de lésions cérébrales non dégénératives. Les méthodes sont issues des progrès récents de la neuropsychologie cognitive. C’est du moins ce qu’on peut lire dans un article de cairn.info.
Etonnamment, la plupart de ces méthodes sont en fait déjà bien connues des étudiants et des mnémonistes. Par exemple l’association des informations à retenir avec des images mentales, la méthode des loci (des lieux), la table de rappel…
D’autres méthodes dérivées sont aussi utilisées. Par exemple, les mots-clés, les phrases-clé ou l’association des informations à retenir avec un plan de récupération verbal. Cette dernière est ce que j’appelle la méthode de l’histoire à dormir debout dans un article de 2017.
Ou encore la « méthode de récupération espacée » qui n’est rien d’autre que la méthode des répétitions espacées inventée par Hermann Ebbinghaus au 19ème siècle.
A priori, rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est que les recherches valident ce que l’on savait parfois empiriquement depuis plus de 2.500 ans (la méthode des loci) !
Reste que les patients visés par cette rééducation ont parfois subi de grosses pertes cognitives. Cette rééducation n’est donc pas une mince affaire. Ils doivent d’abord être formés à ces méthodes sur des exemples théoriques. Ensuite il faut passer à l’application en fonction de leurs besoins et vérifier que leurs acquis techniques sont transférables dans leur vie quotidienne. C’est une rééducation intensive et longue.
6.3- Et pour les lésions dégénératives ?
La rééducation mnésique demande aux patients une forte motivation et un effort intensif. Elle est hors de portée pour les personnes atteintes de lésions dégénératives.
Avec celles-ci la vérité est rude à entendre mais limpide : on ne peut pas revenir en arrière. La seule chose que l’on parvient à faire, c’est ralentir la vitesse d’évolution de la dégénérescence.
C’est ce qu’on attend par exemple des séances de chant. Beaucoup de personnes ont conservé l’air et des paroles de chanson anciennes. En les chantant collectivement, on réactive les configurations neuronales en rapport avec ces chansons archi-connues.
Leurs configurations synaptiques sont toujours en relation avec d’autres configurations avec lesquelles elles partagent des neurones. Par exemple des configurations concernant des personnes ou des événements (rencontres, spectacles etc. On espère aussi les réactiver par contagion.
A l’évidence, pour avoir un effet de ralentissement, il faut ratisser large et varier au possible la nature des stimulations. Les maisons de retraite et les établissements spécialisés dans l’Alzheimer s’y essayent, en adaptant les activités en fonction des possibilités résiduelles des uns et des autres.
Ainsi voit-on : ateliers couture, jeux de carte, puzzles, gymnastique douce, concours, constitution d’un album de photos, dessin, marche, écoute musicale, petit jardinage, discussions, description d’objets, danse, invention d’histoires, faire des bulles, coiffure et soins du visage, atelier senteurs, atelier cuisine ou pâtisserie, sorties, etc. la liste est longue.
Et c’est heureux parce que, pour ralentir vraiment le processus de dégénérescence, il faut agir tous azimuts. Beaucoup et souvent. Certaines familles pensent qu’on infantilise les résidents. Ce n’est pas le sujet. C’est juste une façon de remettre en route des populations de neurones et de préserver le plus longtemps possible la conscience et l’autonomie de ces personnes.
Que peut-on conclure ?
Sur le papier, mémoire et oubli semblent antinomiques. Dans la réalité ils ressemblent plus aux deux faces d’un même mécanisme d’adaptation. Cependant, nous avons vu que l’oubli est un unique mot pour de multiples réalités.
En effet, il désigne aussi bien des défaillances d’encodage que des défaillances de récupération, des dépressions à long terme (LTD) ou des anti-mémoires.
Si l’on considère « l’oubli neurologique » (DLT et anti-mémoires), alors l’oubli filtre, protège et libère de l’espace cognitif sans perdre pour autant les informations accumulées et mises en retrait. Il joue les équilibristes entre la conservation du stockage et la neuroplasticité.
Ce sont des processus sur lesquels nous n’avons pas la main. Ils répondent pour moitié à la question « Pourquoi oublie-t-on ? » posée au début de l’article
Si l’on considère ensuite « l’oubli comportemental » (comme conséquence de nos comportements) c’est évidemment différent. Comprendre ces mécanismes, c’est cesser de les subir et prendre la main : espacer ses révisions, soigner son sommeil, reconnaître les contextes qui sabotent l’encodage, traiter son anxiété etc.
Ce sont des processus que nous pouvons modifier. Ils répondent pour l’autre moitié à la question posée dans le titre…
Note : si la tonalité de la dernière section concernant les dégénérescences cérébrales vous a paru pessimiste. Je vous suggère de lire l’article précédent sur la maladie d’Alzheimer, vous y trouverez à la fin quelques raisons d’espérer.