Le Club Memori
Pour ceux qui veulent comprendre, maintenir et améliorer leur mémoire.
Vulgarisation scientifique, méthodes, trucs et astuces pour bien mémoriser.

Et si je vous parlais d’amour ?

Et aussi de colère, de peur, de sous-estimation ou de surestimation de soi, d’envie, de jalousie, d’empathie, d’intuition, d’anxiété, de tristesse ou de joie etc. ? Vous ne voyez pas le rapport avec la mémoire? Soyez bien sûr, pourtant, qu’il y en a un… Si, si !

Dans l’article précédent, rappelez-vous, je vous ai parlé de “zenitude”. Eh bien, aujourd’hui, je vous parlerai de votre profil émotionnel. Les deux sujets ont bien des points communs. Vous vous rappelez, sans doute, que dans l’article du 14 novembre, j’ai fait allusion aux ondes cérébrales de Matthieu Ricard et d’autres personnes aguerris en matière de méditation. .

Je fais de la vulgarisation scientifique mais, pour ne pas alourdir la lecture, je cite rarement mes sources. Sauf quand je crains que ne soyiez incrédule, comme lorsque le parle de la mémoire des plantes, par exemple. Pour Mathieu Ricard et les moines bouddhistes et ce qui va s’en suivre c’est pareil: vous pourriez douter.

La meilleure source

Donc, voici ma meilleures source: Richard Davidson, actuellement professeur de psychiatrie à l’Université du Wisconsin à Madison et toute son équipe de chercheurs et de doctorants.

Son étude sur les moines a fait connaître ses recherches dans le monde entier. Mais il ne s’occupe pas que des moines bouddhistes. Il s’intéresse surtout, depuis toujours, aux émotions. En 2012, il a publié aux Etats-Unis un livre qui arrive avec retard dans notre actualité. “La vie émotionnelle de votre cerveau”. C’est  désormais traduit en français sous le titre “Les profils émotionnels”.

Qu’est-ce que c’est que ça ? Et ça va vous servir à quoi ? D’abord à comprendre comment vous fonctionnez sur le plan émotionnel. Ensuite à apprendre comment infléchir votre fonctionnement dans le sens d’une meilleure efficacité cognitive et, notamment, d’une meilleure mémoire. Le livre est assez compact: plus de 400 pages serrées sans jamais de blanc entre les paragraphes. On a l’impression de rentrer dedans en apnée…

Mais je vais vous débrouiller tout ça.

Les 6 composantes de votre profil émotionnel

Davidson en a effectivement isolé six. Six composantes neurocognitives. Quelles sont-elles?

Les voici par ordre alphabétique:

  • attention
  • conscience de soi
  • intuition sociale
  • perspective
  • résilience
  • sensibilité au contexte

Si vous représentez chaque composante sur une ligne droite graduée de 1 à 10, vous pourriez vous noter 1 si vous n’êtes jamais attentif à quoi que ce soit, et 10 si votre attention est infaillible… Et même chose pour les autres composantes. Mais, bien sûr, personne n’aura jamais 1 ou 10. Nous sommes tous quelque part entre les deux.

Toujours est-il que l’ensemble de ces “notes”  forme un profil émotionnel qui est votre signature unique. Davidson va jusqu’à dire qu’il y en a une infinité et que c’est aussi unique de les empreintes digitales. Il doit exagérer un peu… Allons voir ce qu’il en est.

L’attention

Si vous me suivez déjà, ça doit vous dire quelque chose… Dans le cas contraire, allez faire un tour sur l’article que je lui ai consacré. L’attention, c’est le premier maillon de la séquence cognitive de la mémoire. Le seul aussi qui peut avoir de l’influence sur la qualité de la captation au niveau du premier maillon de la séquence neurologique. Si vous n’êtes pas familier de ces notions allez voir ici.

L’attention, ai-je l’habitude de dire, c’est comme cadrer et éclairer correctement un sujet avant de le prendre en photo. Sinon, il sera sous-exposé et difficile à identifier. La plupart des problèmes de mémoire sont en fait des problèmes d’attention. Peu d’attention = peu de précision du rappel.

Eh bien, il se peut  que votre meilleure “note” soit attachée à la composante “attention”. Et que les autres soient moyennes. Vous auriez donc un profil attentif. C’est peut-être le cas. Ou pas. Personnellement, je ne classerais pas l’attention dans les émotions mais c’est ainsi que Richard Davidson voit les choses. En tout cas, l’attention est source de bonnes mémorisations. Source d’efficacité aussi, pour les projets et l’atteinte des objectifs.

Mais pas que. Le profil dominé par l’attention peut être plus ouvert, plus réceptifs aux autres, par exemple. Du coup, il est capable de retenir pas mal de choses concernant les autres. Leur nom, par exemple. Ce qui enclenche un retour positif de la part des autres et nourrit la qualité de l’attention. Et aussi des interactions, des discussions, des échanges.

Or ceux-ci sont d’excellents vecteurs de mémorisation. A tel point que j’ai pu écrire un article intitulé “Une méthode infaillible prou bien mémoriser: soyez bavard !”. Vous le trouverez ici.

La composante “attention” selon Richard Davidson.

Vous êtes plus proche de 10 que de 1 si les émotions ne parasitent pas votre concentration. Et plus proche de 1 que de 10 si celle-ci ne résiste pas à l’assaut des émotions. Par exemple si la dispute de ce matin avec votre conjoint ou les problèmes de santé de votre enfant viennent régulièrement vous distraire de votre travail.

Vous comprenez maintenant pourquoi l’attention a été intégrée dans le profil émotionnel. En fait, ce n’est pas une émotion. Mais c’est une composante de l’efficacité cognitive facilement perturbable par les émotions. Comme celles-ci sont très diverses, il aurait été impossible de les intégrer toutes dans un profil émotionnel.

Et comme leur effet est essentiellement perturbateur, il est légitime de d’en mesurer l’impact sur l’attention, qui est la première à en subir les effets. Et puis, il y a autre chose: l’attention joue un rôle dans la conscience de soi et l’intuition sociale.

La conscience de soi

Il ne s’agit pas exactement de la  conscience réflexive. Cette dernière, c’est celle qui vous permet de savoir que ce que vous vivez vous est propre; que ce que vous pensez,  les émotions que vous éprouvez, ce sont les vôtres en tant qu’individu différent des autres.

Je ne vous barbe pas trop là? C’est un peu de la philo mais c’est bon,  ça y est, j’ai fini !

La conscience de soi selon Richard Davidson

Au sens de Davidson, il s’agit de la capacité à ressentir des sensations internes. Vous allez me dire que c’est le cas de tout le monde. Ben non. Ou plus ou moins. C’est peut-être contre-intuitif mais il y a des gens qui sont coupés de leurs ressentis. Qui intellectualisent. Qui rationalisent là où les autres ressentent. Ou qui paraissent “fermés” voire obtus aux yeux de ceux qui ressentent les choses.

Ces derniers, en effet, peuvent décoder leurs émotions. Ils interprètent spontanément leur respiration, leur rythme cardiaque, leur sudation, leurs tensions. Si c’est votre style, alors vous savez ce qu’il se passe en vous, par exemple que vous êtes en colère. Du coup, votre esprit rationnel peut analyser la situation et savoir pourquoi. Vous reprenez le contrôle. Alors qu’une personnalité fermée à elle-même ne le pourra pas et finira par exploser sans comprendre au juste pourquoi elle perd ses nerfs.

Est-ce que ce profil est favorable pour la mémoire ? Ça dépend… Vous savez déjà (vous me lisez non ?) que les émotions sont de puissant indices de récupération.

Par exemple, il est peu probable que vous puissiez me dire ce que vous avez fait et quelle était la météo le 6 juillet 2013. Mais vous le sauriez certainement si c’était le jour des résultats du bac, de votre premier rendez-vous amoureux dans les fourrés de Pezenas-les-Flots; ou le jour où vous avez fait un tonneau avec la voiture que votre meilleur ami  le jour de son anniversaire… (Quelle idée aussi de vous passer le volant, vous aviez bu autant que lui !).

Est-ce une bonne chose pour votre profil émotionnel ?

Comme vous le voyez, les émotions sont des marqueurs qui peuvent favoriser grandement le rappel. Et les profils conscients de leurs émotions paraissent donc avantagés. Toutefois, un profil déficitaire en matière de conscience de ses ressentis peut tout de même s’en tirer avec des stratégies plus “cognitives” en utilisant des indices de rappel catégoriels, par exemple. Ou bien en utilisant des stratégies volontaristes: table de rappel et autres méthodes mnémotechniques, par exemple.

Par ailleurs, les profils à forte conscience de soi sont généralement empathiques et peuvent ressentir ce que ressentent les autres. Ils sont plus aptes à éviter les malentendus ou à les dissiper. Mais ce n’est pas forcement favorable en toutes circonstances: avec un profil pareil, mieux vaut ne pas être infirmière dans un service de blessés graves et dont les souffrances physique et psychologiques sont difficiles à gérer.

Alors, est-ce une bonne chose ou pas, cela dépend des situations. Une bonne conscience de soi-même est (c’est en apparence paradoxal) garante d’un bon contact humain. Mais trop de conscience de soi peut vous amener à en faire trop jusqu’à l’épuisement.

L’intuition sociale

Nous sommes ici dans la perception et l’interprétation des signaux sociaux envoyés de façon non-verbale par tout un chacun. Certaines personnes sont très douées pour cela. Elles ne se rendent même pas compte qu’elles analysent spontanément les postures ou la façon de s’exprimer des autres. Leur compréhension du langage du corps est innée chez elles.

Par exemple si vous parlez abondamment à quelqu’un sans remarquer qu’il s’agite sur sa chaise et regarde régulièrement à gauche et à droite, vous êtes singulièrement peu intuitif. Même chose le jour où il  vous tient la jambe alors que vous êtes pressé de partir et que vous manifestez tous les signes de l’impatience. Un prêté pour un rendu !

Inversement, l’intuition sociale, si elle fait partie de votre profil émotionnel, est un atout considérable dans votre vie sociale et dans vos affaires. L’empathie dégagée par ce profil crée, en effet, chez l’autre un sentiment de confiance. Les gens à forte intuition sociale regardent en général les autres franchement dans les yeux, sauf si elles sentent que c’est gênant pour eux bien sûr.

Un patron intuitif remarquera, au son de la vois ou en fonction de son attitude corporelle, une personne déçue de ne pas voir son travail valorisé et saura lui dire les mots qu’il faut. Un ami intuitif remarquera le coup de déprime que vous cachez si bien et, sans y faire allusion, vous proposera une randonnée ou quelque chose qui vous changera les idées.

En fin de compte il semble n’y avoir que des avantages à être fortement doté de cette composante.

La perspective

Le terme n’est pas très parlant et demande une explication.

On a tous l’image basique du verre à moitié vide ou à moitié plein. Le premier est celui du pessimiste ou du déprimé. Le second est celui que voit l’optimiste, le positif, celui qui prend la vie du bon côté. C’est cela que Davidson appelle la perspective. Voyez-vous la vie en rose ou en noir ? Etes-vous plutôt optimiste ou pessimiste ? Etes-vous plutôt extraverti ou introverti ? Etc.

Un effet évident sur votre mémoire

Une “note” élevée à ce critère fait référence à la persistance des émotions positives aussi bien dans le temps court et à moyen terme (à long terme c’est plutôt de la résilience). Cette fois, le rapport à la mémoire est évident. En effet, on sait empiriquement, depuis l’Antiquité, que la joie de vivre, l’esprit positif, favorise le bon fonctionnement cérébral en général et la mémoire en particulier. Inversement, on sait tout autant que les tristes, les négatifs, les déprimés ont des difficultés à mémoriser.

On sait aussi que les déprimés ont une baisse d’ocytocine et fabriquent plus de cortisol. Alors que les optimistes, les positifs font tout le contraire. Est-ce que c’est la hausse ou la baise de ces hormones (et de certaines autres) qui influencent les performances mnésiques? C’est certainement un peu plus complexe.

Nous baignons littéralement dans un cocktail d’hormones. De plus, celles-ci ont des interactions entre elles. Il est donc difficile de démêler qui fait quoi. Toutefois, nous avons pour nous l’observation et les connaissances empiriques accumulées. Que ce soit dû à des hormones ou pas, les personnes positives mémorisent mieux.

Notons, du reste, que les personnes positives (au profil “perspective”) ont une vie relationnelle plus riche. Plus d’interaction avec les autres forcément. C’est évident. Si vous rencontrez deux personnes dans la salle d’attente de votre dentiste, avec laquelle allez-vous engager la conversation ?

Avec celle qui est renfrognée et avachie sur sa chaise, l’air de porter toute la misère du monde et qui se plaint de tout ? Ou avec celle qui a l’air très à l’aise avec tout le monde, qui voit des solutions là où la première voit des problèmes ? Etre positif favorise les contacts et les interactions. Et celles-ci favorisent la mémoire. C’est une boucle vertueuse…

La résilience

C’est la capacité à se remettre rapidement des accidents de la vie sans conséquences négatives sur le long terme. Cela ressemble à un prolongement d’une perspective positive mais vous allez voir que c’est un peu différent.

Pour moi, l’archétype du résilient c’est Martin Gray. Seul rescapé de toute sa famille (au sens large) pendant la seconde guerre mondiale, il perd à nouveau femme et ses 4 enfants dans l’incendie de sa maison. Que peut-on vivre de pire ? Il reconnait avoir été au bord du suicide mais a retrouvé une perspective positive en écrivant.

Cette capacité à rebondir a été popularisée par le psychiatre Boris Cyrulnik, Aussi peut-on parler de résilience, par exemple, si le décès d’un conjoint vous assomme pendant 6 mois, mais si, ensuite, vous retombez sur vos pieds et vous rebâtissez une vie positive. Peu résilients, inversement, sont ceux qui, plusieurs années après, ne s’en sont pas encore remis.

Sont résilients aussi ceux qui ont été maltraités et qui, sans oublier, ont trouvé la force d’aimer, d’entreprendre et de voir le positif de la vie. Peu résilients, ceux qui, des dizaines d’années plus tard, sont encore englués dans la dépression, la colère ou autre, et ne parviennent pas à avoir une vie satisfaisante.

Il n’y a pas de jugement sur ces points. Ce n’est ni bien ni mal, ni moral ou pas. C’est ainsi. Nous ne sommes pas égaux devant les accidents de la vie. Certains récupèrent vite, d’autres semble ne jamais pouvoir le faire. Toutefois, être super résilient n’est pas forcément une bonne chose. Une résilience à la Rambo pourrait vous rendre insensible. Ou bien complètement indifférent à la réussite ou à l’échec de vos entreprises. Je ne vous souhaite pas un 10 sur 10…

La sensibilité au contexte

C’est la capacité à infléchir, à modifier son comportement ou son ressenti en fonction des circonstances. C’est une flexibilité comportementale. Autrement dit, si c’est votre style, vous êtes capable de vous comporter différemment, de parler différemment selon les lieux et les personnes. Vous vous adaptez aux gens, aux lieux aux circonstances.

Pour faire simple, vous n’allez pas raconter des blagues à votre grand-mère le jour de l’enterrement de son mari. Vous avez le sens de ce qu’il est opportun de dire ou de ne pas dire, de faire ou de ne pas faire, dans telle ou telle situation. Chez les psychologues, on appelle ça l’intelligence sociale.

La différence avec “l’intuition sociale”, c’est que cette dernière s’exerce sur les signaux non verbaux envoyés par les individus: ton de la voix, attitudes… La sensibilité au contexte, comme son nom l’indique, est… contextuelle. C’est donc la situation dans son ensemble qui est appréhendée par cette composante. Il s’agit-là plutôt d’une sensibilité aux normes sociales, aux coutumes, aux règles du savoir-vivre.

Couper la parole au président du tribunal, raconter une blague osée à votre patronne en pleine réunion de travail, ou raconter bruyamment au mariage de votre ami comment il a entretenu plusieurs liaison à la fois lors de son précédent mariage n’est peut-être pas une bonne idée. Mais c’est surtout une insensibilité au contexte social. l est bien possible qu’on ne vous invite plus et que vous ayiez .du mal à monter en grade…..

Il n’est pas sûr toutefois que vous soyiez un invité recherché si vous êtes hyper conventionnel. Pour peu que vous soyiez en plus du côté obscur de la perspective…

Les effets sur la mémoire

Sur les 6 composantes de votre profil émotionnel, 4 ont un effet sur votre mémoire. J’en élimine 2 de la discussion: la résilience et la sensibilité au contexte. Ce sont, certes, des traits intéressants de votre style émotionnel. Mais les effets sur votre mémoire seraient très indirects.

En revanche, pour les 4 autres, c’est différent.

Les composantes attention et perspective sont certainement les plus impactantes. Je ne répéterai jamais assez que la qualité de l’attention est à l’origine de toute bonne mémorisation. Il n’y a pas de mauvaise mémoire. La plupart du temps il y a des attentions déficientes… Quant à la perspective, je ne l’ai jamais nommée jusqu’à présent mais j’ai écrit plusieurs fois que les gens positifs mémorisent mieux. Ce n’est donc pas le livre de Richard Dadidson qui va me faire changer d’avis !

La conscience de soi vous pousse (en apparence paradoxalement, mais c’est logique) vers l’empathie. Si vous êtes sensibles à vos émotions vous pouvez les comprendre chez les autres. Au contraire de quelqu’un de fermé à lui-même et froid comme le marbre. Par l’empathie vous vous connectez aux autres, vous enrichissez votre relationnel, vous écoutez et parlez beaucoup, c’est bon pour votre mémoire.

L’intuition sociale a aussi des vertus similaires puisqu’elle favorise le bon contact avec les autres, la bonne distance, les interventions juste au bon moment. Spontanément, les gens recherchent ce genre de profil avec lesquels ils se sentent en sécurité.

C’est pourquoi, si vous êtes “déficitaire” sur ces 4 composantes, il pourrait être souhaitable de les modifier. Oui, c’est possible !

C’est ce que nous verrons dans le prochain article.

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