Le Club Memori
Pour ceux qui veulent comprendre, maintenir et améliorer leur mémoire.
Vulgarisation scientifique, méthodes, trucs et astuces pour bien mémoriser.

AVERTISSEMENT

Cet article est TRES long. Vous voilà prévenu.

Evidemment il est passionnant (c’est moi qui l’ait écrit quand même…) et ça compense. Mais si vous n’avez pas temps de lire 6300 mots, vous pouvez toujours lire des articles plus courts. Il y en a pas mal qui pourraient aussi vous intéresser.

Mais si vous êtes prêt pour une grande plongée dans vos mémoires… go !

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Combien avez-vous de mémoires : 2, 7 ou 12 ?

Oui, je sais, c’est bizarre, on est censé avoir « de la » mémoire comme on a « de la » chance, « de la » rapidité, « de la » patience ou « du » charisme. Bref ça ne se dénombre pas, allez-vous me dire.

Vous n’y êtes pas du tout. Vous avez bien plusieurs mémoires. Scoop !

« Vous exagérez, on sait tous qu’on a une mémoire à court terme et une mémoire à long terme quand même, ça en fait deux ».

Aïe ! On me l’avait pourtant dit, il ne faut jamais sous-estimer son auditoire. Bon, ça fait plaisir d’avoir un public averti. D’accord pour ces deux-là. Mais quand même, vous êtes loin du compte. Il y en a plus que ça.

« Ah ? La mémoire de travail peut-être ? J’ai entendu cette expression une fois… ».

C’est effectivement à la mode, mais la plupart des gens qui en parle ne savent même pas ce que c’est.

« Ça en fait quand même trois ? ».

Vous croyez? eh bien ce n’est pas sûr. Les scientifiques ne sont pas tous d’accord. Pour certains c’est juste une nouvelle appellation pour la mémoire à court terme et pour d’autres c’est plus spécifique.

Mais, de toute façon, vous êtes très loin du compte. Ne cherchez pas, je vais vous expliquer tout ça.

Vous ne manquez pas d’aires mais…

Que vous ayez plusieurs types de mémoire ne signifie pas toujours que vous ayez pour chacune, sur le plan anatomique, une aire cérébrale spécialisée.

Le cerveau est un monde où les interactions sont reines. Il existe des va-et-vient constants entre la plupart de vos aires cérébrales. Et c’est particulièrement vrai pour votre mémoire. Un type de mémoire peut très bien utiliser des ressources appartenant à des aires différentes.

« La » mémoire est un ensemble de fonctions coopérantes. Ces fonctions peuvent être vues comme des modules de la mémoire. Des subdivisions en quelque sorte. Mais j’insiste, ces subdivisions ne correspondent pas nécessairement à une localisation cérébrale spécifique.

Cela étant dit, voyons ces subdivisions.

►La mémoire à court terme, le Snapchat de la mémoire…

Je commence par là pour vous faire plaisir.

On a pris conscience de cette subdivision grâce à Henri-Gustave MOLAISON. Cet homme était épileptique. Pour le délivrer de son mal on lui a retiré du cerveau la zone lésée : l’hippocampe. Réjouissez-vous, il a été guéri de l’épilepsie.

Sauf qu’il ne pouvait plus rien mémoriser.

Plutôt embêtant et irréversible. Mais quand même un petit bond pour la connaissance scientifique. Comme il n’avait pas perdu ses souvenirs anciens, on en a conclu que la mémorisation passait par l’hippocampe. C’est comme ça que la science avance.

On a continué les expériences. Même ablation, même résultat. Ah j’oubliais : les expériences qui ont suivi, on les a faites sur des rats. Quand même… Et résultat : les rats devenaient incapables d’apprendre.

On s’est donc intéressé de très près à l’hippocampe. Et petit à petit on a pu démontrer que la mémoire à court terme était son domaine. Mais pas que, d’ailleurs. C’est aussi un “lieu” qui a énormément d’échanges avec d’autres zones de votre cerveau pendant que vous dormez. On est à  peu près certains maintenant qu’i joue un rôle dans l’intégration des informations mémorisées, donc dans la performance de la mémoire à long terme.

Pour l’intégration, voyez “les secrets de la mémoire dévoilés“.

Quel est votre empan?

Je vous passe les centaines de recherches sur la question. On sait maintenant que pratiquement toutes les informations susceptibles d’être mémorisées passent par l’hippocampe. Là elles peuvent être conservées un temps très court : disons entre 10 et 30 secondes selon les personnes. Vous, je ne sais pas, mais vous êtes très probablement dans cette fourchette.

Ce que l’on sait aussi c’est que cette mémoire (MCT pour les intimes) a une très faible capacité. En moyenne 7 unités de mémorisation. Et même un petit peu moins. Cependant c’est bien une moyenne. Donc  vous pouvez avoir un empan de 5 ou de 10.

Vous avez certainement déjà rencontré des gens incapables de noter d’un seul coup un numéro de téléphone que vous leur avez donné. Et qui vous le font répéter 3 ou 4 fois pendant qu’ils le notent. Petit empan…

« C’est quoi ça ? ».

C’est le mot technique pour désigner la capacité de votre mémoire en terme d’unités de mémorisation.

“C’est quoi ça,?”

C’est difficile à décrire. Un mot, un concept, une idée, un chiffre, un nombre, voilà quelques exemples d’unité de mémorisation.

« Un nombre et un chiffre ce n’est pas pareil » !

Ça dépend. Pour la mémoire un nombre court est une unité au même titre qu’un chiffre. Prenez l’exemple d’un numéro de téléphone. Si je vous donne un tel numéro un chiffre après l’autre et que vous devez ensuite le noter dans un répertoire, il est presque sûr que vous allez en oublier.

Votre mémoire s’autodétruira dans 30 secondes…

Au contraire si je vous le donne à raison de 5 nombres de deux chiffres vous allez probablement réussir. Dans le premier cas, vous aviez 10 unités. C’était trop. Dans le second cas vous n’en avez plus que 5. Là, ça va. 27 est une unité alors que 2, 7 en font deux.

Mais vous disposez de peu de temps pour noter. Car, au bout de 10 à 30 secondes les informations s’effacent. C’est à peine plus long qu’avec Snapchat…

« Et si je n’avais pas noté » ?

Message effacé, perdu ! Finalement, voyez ça comme une protection.

S’il fallait que vous reteniez tout ce que vous voyez (par exemple la crotte de chien devant chez vous à 17 h 34), tout ce que vous entendez (le sifflotement du type que vous croisez sur le trottoir) qu’auriez-vous à faire de tout ça ensuite ?

L’effacement automatique vous évite les encombrements.

►La mémoire sensorielle, la parente pauvre

Je devrais plutôt dire les mémoires sensorielles. Ce sont également des mémoires à court terme. Mais je vous préviens tout de suite : elles sont franchement piteuses, j’ai failli ne pas en parler !

– La mémoire iconique (visuelle)

J’ai rencontré plusieurs fois des personnes qui m’ont affirmé avoir une mémoire photographique. Comme je suis poli je n’ai rien dit. Mais j’ai pensé… non je ne vous dis pas !

Alain LIEURY, un collègue psychologue dont je vous recommande les ouvrages, a imaginé, à la suite de Georges SPERLING, un autre chercheur, un petit test. Il vous présente la phrase « Pierre qui roule n’amasse pas mousse » au tableau.

Mais les lettres sont écrites en jaune, vert, bleu  ou rouge, de façon aléatoire.

On referme le tableau après lecture. Tout le monde se rappelle de la phrase. Mais quant à restituer la phrase avec les bonnes couleurs… Sur les 30 lettres il est rare qu’on retrouve plus de 3 ou 4 lettres avec la bonne couleur. Environ 10 % en moyenne. On fait aussi bien en procédant au hasard.

D’autres expériences arrivent à la même conclusion. Ce qui ne veut pas dire que cette mémoire n’existe pas. On a fini par comprendre que si. Sauf que sa durée n’excède pas… un quart de seconde !

Alors ne comptez pas trop sur votre mémoire visuelle…

Pourtant vous croyez souvent avoir retenu quelque chose en l’ayant « photographié ». C’est impossible. Si vous lisez un livre, votre œil  ne peut voir qu’un ou deux mots à la fois. Il ne peut donc pas “photographier” une phrase.

Si vous avez l’impression inverse c’est parce que votre œil change de point de mire plusieurs fois par seconde, sans que vous en ayez conscience.  Et, en même temps vous actionnez d’autres mémoires. Vous interprétez ce que vous voyez. Vous le mettez inconsciemment en mots. Au minimum, votre mémoire sémantique est de la partie.

A noter qu’il existe une « mémoire imagée » qui n’a rien à voir. C’est une mémoire à long terme (donc après traitement). Vous allez voir ça un peu plus loin dans l’article.

– La mémoire auditive.

Ça existe aussi. Et votre mémoire auditive est 12 fois plus performante que votre mémoire visuelle. Ce qui veut dire qu’elle dure… 3 secondes au lieu d’1/4 de seconde. C’est un progrès non ? Mais vous ne pouvez pas faire grand-chose avec ça.

Je vous vois en en désaccord là, qu’est-ce qu’il se passe ?

« Ben je me rappelle très bien de l’air de Au clair de la lune, quand même ! ».

Et aussi du grand air de la Traviata pourquoi pas?. Mais ça n’a rien à voir parce que, si vous vous en rappelez c’est parce que c’est passé dans votre mémoire à long terme. Pour cela, vous avez dû, là aussi, interpréter ce que vous avez entendu.

Si vous arrivez à restituer un air nouveau plus de trois secondes après l’avoir entendu, c’est que vous lui avez déjà fait subir un traitement : répétitions inconscientes, comparaison avec d’autres airs, notamment si vous êtes musicien. Ce n’est plus la même mémoire.

Quand on parle de mémoire auditive, scientifiquement parlant, on parle de la mémoire purement sensorielle. Si vous entendez un son étrange avec un timbre inusuel ne ressemblant à rien de connu, il se peut que vous n’arriviez pas à le traiter.

Dans ce cas vous ne pourrez même pas le ré-évoquer mentalement 3 ou 4 secondes plus tard. C’est contre-intuitif mais tout cela se prouve en laboratoire.

Cela ne vous empêche pas d’apprendre un air par cœur. Ni de vous passer mentalement le CD de la 5ème symphonie de Beethoven si vous la connaissez bien. Mais vous n’utilisez pas votre mémoire sensorielle pour ça. Vous avez traité l’information est c’est dans la mémoire à long terme.

– D’autres mémoires sensorielles ?

Pourquoi n’y en aurait-il pas d’autres? Mais les études sont plus récentes et sont toujours en cours. Notamment sur le toucher et l’odorat. Je n’ai pas assez d’informations à vous partager à ce sujet. Ou, plus exactement, ce ne sont que des hypothèses en attente de validation.

►La mémoire à long terme, l’encyclopédie de votre vie

Ci-dessus je vous disais qu’il fallait noter assez vite le numéro de téléphone qu’on vous donne avant que ça ne s’efface. Noter, cela signifie stocker l’information dans une mémoire externe. Pas dans votre cerveau.

Pour que l’information reste pérenne dans votre cerveau il faut qu’elle soit acheminée vers votre mémoire à long terme (MLT pour les intimes).

l'encyclopédie de votre vie

Cette mémoire-là c’est celle qui stocke tous les éléments de votre vie. Ce que vous avez vécu, ressenti, vu, fait, dit, entendu, appris etc…

Ça fait beaucoup !

Énormément même. Vous comprenez d’autant plus l’utilité du «filtre » de la MCT. Mais comment se fait le filtrage ? Est-ce volontaire ? Involontaire ?

En fait, les deux !

Si vous tenez absolument à mémoriser quelque chose, vous activez le mécanisme du passage de la MCT à la MLT. En cause : votre motivation, votre attention, votre concentration sur l’objet de la mémorisation. Même chose pour un lycéen qui apprend une leçon. En cause (en plus) : la répétition.

Dans ces cas-là, votre mémorisation est volontaire. L’intention de mémoriser est à l’origine du passage à long terme.

Inversement pourtant, vous pouvez faire un passage à long terme sans l’avoir voulu. Par exemple si vous êtes témoin d’un accident spectaculaire, si vous êtes pris à partie, si vous avez un coup de foudre pour quelqu’un, si vous êtes reçu au bac…

Dans ces cas-là, pas besoin d’intention de mémoriser. C’est l’émotionnel qui fait migrer l’information dans votre mémoire à long terme de façon automatique. Cela en dit long sur le pouvoir des émotions sur la mémorisation. C’est quelque chose qu’on utilise dans la mnémotechnie.

Mais la mémoire à long terme comprend bien des registres différents.

Se rappeler le visage de quelqu’un, se souvenir de votre date de naissance, connaitre le sens des mots, vous rappeler comment on se sert d’une bicyclette, à quoi ressemble un oursin ou se souvenir des premières mesures de la 5ème symphonie de Beethoven, ce n’est pas du tout la même chose.

Et vous voilà avec d’autres mémoires sur les bras ! Je vous en détaille quelques-unes ci-dessous.

► La mémoire explicite, expliquez-vous ! 

Comme son nom l’indique elle concerne ce que vous pouvez… expliciter. C’est celle que vous mobilisez quand vous m’expliquez les différentes familles de champignons. Ou quand vous vous rappelez mentalement de vos vacances à la Guadeloupe, même si vous ne m’en dites rien.

Mais vous pourriez. C’est pourquoi on l’appelle aussi la mémoire déclarative.

Mémoire explicite encore si vous vous rappelez comment était habillé votre conjoint hier matin ou ce que vous avez mangé avant-hier. Même chose si vous savez que la baleine est un cétacé et que mélanger du bleu et du jaune donne du vert.

Vous pourriez en parler explicitement. La mémoire explicite est liée au langage.

C’est aussi une mémoire particulièrement associative. Par exemple vos vacances à la Guadeloupe sont associées à pas mal d’autres choses : les amis qui vous y ont rejoint, le temps qu’il a fait, la panne de voiture, les vacances de l’année précédente en Espagne ou celles que vous prévoyez cette année, etc.

Elle peut quelquefois abriter des mémorisations incidentes : c’est à dire des choses que vous avez mémorisé sans le vouloir et sans contexte émotionnel fort. Par exemple, vous avez mémorisé la couleur du manteau d’une personne que vous avez rencontrée.

Pourtant vous n’y avez pas attaché d’importance. Mais il est probable que vous y avez porté un intérêt inconscient. Et si on vous pose la question, vous êtes donc capable de dire qu’il était vert.

►La mémoire implicite, rien à déclarer !

Pourriez-vous m’expliquer par quel processus vous avez appris à parler ou à lire ? Le détail de votre apprentissage du vélo ?

Non ? Eh bien vous avez compris ce qu’est la mémoire implicite. C’est une mémoire des choses sans mémoire de l’expérience ou de l’apprentissage qui en est à l’origine. Ça c’est fait mais vous ne pourriez pas dire dans comment dans le détail.

Ce qui reste c’est le savoir ou le savoir-faire qui en est le produit.

On l’appelle aussi la mémoire non-déclarative.

Gros avantage de la mémoire implicite : il n’y a jamais d’effort à faire pour rappeler le savoir ou le savoir-faire acquis.

Si vous avez appris à lire, vous n’avez pas besoin de vous demander comment faire pour déchiffre ma carte de visite. Si vous avez appris à parler, pas besoin de vous poser de questions pour me répondre.

Et si vous avez appris à faire du vélo, vous n’avez pas besoin de consulter un mode d’emploi pour vous rappeler les gestes à faire.

La mémoire implicite démarre toujours au quart de tour, sans besoin de préchauffage. C’est une mémoire solide qui résiste au temps, au vieillissement et même à beaucoup d’amnésies. On peut être “amnésique” sans perdre le langage et en restant capable de se servir d’un moulin à café…

►La mémoire procédurale

Elle concerne essentiellement les actions pendant lesquelles vous suivez une procédure inconsciente. Taper à la machine, faire du ski ou du vélo, piloter votre véhicule, moudre le café ou même… marcher, tout cela est de son ressort.

C’est un sous–module de la mémoire implicite qui met en jeu le corps. Naturellement les procédures ne sont pas innées, vous avez dû les apprendre. Pour cela vous avez dû, par exemple, écouter et comprendre les explications d’un moniteur pour savoir débrayer en voiture.

Ou bien vous avez lu le mode d’emploi pour savoir comment acheter votre billet de train à un automate. On vous a peut-être montré comment ferrer un poisson. Vous avez peut-être procédé par imitation.

Quel que soit le cas, vous avez actionné d’autres types de mémoire. Notamment la mémoire sémantique pour la compréhension.

Et puis vous avez bougé votre corps pour obtenir le résultat désiré : la mise en route de la machine, le bon équilibre à skis, le bon maniement du scalpel. Vous avez actionné votre mémoire kinesthésique.

Et puis vous avez répété jusqu’à bien maîtriser la machine à fabriquer des tire-bouchons pour gaucher, jusqu’à ce que vous teniez bien la route sur les pistes noires ou jusqu’à ce que le taux de survie de vos patients soit acceptable.

Bienvenue dans la mémoire motrice

Mais après ça, foin des opérations cognitives ! Vous êtes alors passé dans le monde merveilleux de l’implicite, plus besoin de mode d’emploi ou d’instructeur. Vous pouvez maintenant faire sans y penser. A vrai dire ça se fait tout seul.

Bien sûr, avec la répétition régulière, les actions vont s’affiner, leur enchaînement va devenir plus fluide. Bref, vous vous améliorez alors jusqu’à l’excellence. Vous ne tombez presque plus au ski et le taux de survie de vos patients progresse encore.

Cette mémoire est celle des savoir-faire et des habiletés motrices. C’est donc la mémoire de prédilection des sportifs, des travailleurs manuels et de tous ceux qui doivent utiliser de façon routinière des interfaces mécaniques.

Mais elle est à l’œuvre aussi chez tout le monde.

Heureusement, sinon vous ne sauriez même pas nouer vos lacets de chaussure sans y penser. Et je ne vous parle pas du nœud de cravate…

►La mémoire d’amorçage

Cette mémoire-là, vous n’en avez certainement jamais entendu parler. C’est peut-être encore un sous-module de la mémoire implicite. Je dis bien peut-être car je ne suis pas très convaincu.

L’amorçage est une technique de manipulation de la mémoire. Est-ce que, pour autant, elle atteint une mémoire spécifique ? Cela ne me semble pas encore démontré.

On vous a demandé d’acheter au supermarché du « Caprice des anges ». C’est un fromage que vous ne connaissez pas du tout. Jamais entendu parler. Le rayon fait 15 mètres de longueur. Vous mettez deux minutes et vingt-sept secondes pour le trouver.

Maintenant on y envoie votre clone. Disons votre jumeau. Lui, on lui a montré la boite la veille des courses pour lui faciliter les choses. C’est comme ça depuis toujours, c’est le préféré, vous enragez mais ne venez pas polluer ma démonstration avec ça.

Et puis d’ailleurs, on ne lui a pas dit qu’il devrait en acheter le lendemain. On a juste mis la boite quelques secondes dans son champ visuel pendant que vous aviez les yeux rivés sur votre smartphone. Et puis c’était pour une expérience alors ne m’embêtez plus avec ça et gérez vos émotions voulez-vous ?

Le lendemain, il cherche et trouve en une minute et quarante-deux secondes. Il a bénéficié d’un effet d’amorçage.

Comment ? Pas vous ? Oui, je sais. Vous n’allez pas faire une fixette là-dessus quand même ?

Pourquoi on parle de ça dans la mémoire implicite ?

Ça c’est une bonne question. Parce que votre frangin a utilisé sans s’en rendre compte l’image de la boite qu’il a vu hier pour en reconnaître une identique dans le rayon. Il ne se rappelait pas du tout la boite vue hier. Mais il l’a quand même « reconnue » en voyant une boite identique.

Comment est-ce possible?

Certaines études supposent que l’information présentée mine de rien a été stockée sous forme d’image perceptive. Et que la vision de la boite de Caprice des anges » aperçue dans le rayon « réveille » le souvenir de la boite aperçue hier.

Une ampoule alors s’allume dans le cerveau de votre frère. Et il dit « Eurêka, c’est ça » !

Je n’en crois pas un mot.

Pour une raison simple : c’est que la mémoire photographique est un mythe et que la mémoire perceptive ne dépasse pas quelque secondes. Autant dire que c’est du Snapchat ultra rapide…

Une hypothèse plus sérieuse est de dire que Philippe (c’est bien Philippe ?) a compris que l’image représentait des angelots. Il a peut-être vu aussi que la couleur de fond était bleue. Et que la boite était octogonale.

Et tout ça sans s’en rendre compte puisque il discutait avec Josette. Du coup il a peut-être fait une mémorisation incidente dans sa mémoire à long terme. Avec un coup de main par sa mémoire sémantique et sa mémoire des formes.

En fait aucune ampoule ne s’est allumée dans son cerveau. Il ne s’est même pas rappelé avoir vu cette boite hier. Mais quelque chose a fonctionné de manière implicite et il a été plus performant que vous.

Dans cet exemple l’amorçage est perceptif. Il pourrait être sémantique (un mot ou des explications), auditif ou d’une autre nature encore.

►Le conditionnement opérant

Je ne vais pas entrer ici dans la différence avec le réflexe conditionnel de Pavlov. Ça risquerait d’être byzantin pour vous, malgré tout le respect que je vous dois. Je reconnais que si vous avez lu cet article jusque là vous avez bien du mérite. Mais je ne veux pas exagérer.

Alors, croyez-moi sur parole, ça n’est pas la même chose. Rien à à voir avec Pavlov.

Dans le domaine animal, je vous ai donné un magnifique exemple de conditionnement opérant dans dans ce non moins magnifique article “quand les bourdons apprennent à jouer au football ».

La référence en la matière ce sont les travaux de Skinner avec des rats. On les mets dans une grande boite. Dans cette boite se trouve une sorte de manette. Si un rat appuie dessus par inadvertance une boulette de nourriture tombe dans la boite. Après voir fait l’expérience plusieurs fois, les rats vont spécialement appuyer sur la manette quand ils ont faim…

Ça ne marche pas qu’avec des manettes et des rats…

Par exemple « si tu réussis ton bac du premier coup je t’offre une Iphone 10 » est un conditionnent opérant. Et « si tu n’as pas ton bac tu ne viens pas en vacances avec nous, on te colle en pension dans une boite à bac » est aussi un conditionnement opérant… d’un autre genre.

Est-ce que ça marche ?

Statistiquement oui, certaines fois mieux que d’autres. Ça peut même marcher… à l’envers, c’est-à-dire de façon contre-productive. Tout dépend de la relation entre le conditionneur et le conditionné…

Quoi qu’il en soit vous devez bien vous rappeler de temps en temps que la réussite au bac peut vous donner un avantage ou vous éviter un inconvénient. La réflexion, la compréhension de la situation intervient donc à un moment. Et vous gardez cela en mémoire explicite. Vous pourriez en parler.

Mais au moment même où votre travail s’améliore vous ne pensez pas à l’IPhone qui est en jeu. C’est sans conscience à ce moment-là. Et pourtant ça fonctionne. C’est à ce titre que ce type de conditionnement fait partie de la mémoire implicite.

►L’apprentissage non-associatif

“Qu’est-ce qu’on ne va pas inventer!”

Par là on entend des notions telles que : habituation, sensibilisation à un stimulus particulier.

Prenez par exemple les mimosas, les sensitives évoquées dans l’article « Votre ficus vous reconnait-il ? ». Ils s’habituent à un stimulus qui au départ les stresse et leurs fait fermer leur feuilles. Après habituations, ils ne les ferment plus.

Autre exemple : un bébé humain qui semble aux aguets à l’audition d’un bruit particulier. Si le bruit réapparaît régulièrement, on constate une diminution, puis une disparition de l’hyper vigilance.

Et naturellement des apprentissages de ce type peuvent concerner des adultes. Ou des animaux. Ce qui est mémorisé, dans ce type d’apprentissages, c’est l’absence de conséquence du stimulus. On apprend à ne plus s’n préoccuper.

Comme dans le cas du conditionnement opérant, il n’est pas exclu que vous ayez à un moment un phénomène de conscience, voire de réflexion autour du stimulus perçu. Mais il vous est impossible de dire à partir de quand il a cessé de vous inquiéter.

Il arrive un moment où vous vous dites « tiens ? Au fait ça fait ça fait un moment que je ne m’inquiète plus de ce bruit bizarre dans la voiture ». Et vous ne savez pas trop dire quand vous avez cessé de vous en préoccuper.

Vous avez appris l’absence de conséquence par une expérience cumulative, une mémorisation cumulative par degrés successifs. Sans vous rendre compte de l’accumulation de l’expérience et du moment où vous changez de réaction.

► Encore un autre type de mémoire : la mémoire lexicale !

Ben non c’était pas encore fini…

Pas mal de découvertes sur la mémoire ont été faites en organisant des épreuves de rappel. Par exemple on vous présente des mots sous forme d’images, sous forme écrite ou sous forme auditive. On laisse passer un temps chronométré et on vous demande de restituer la liste.

L’expérience peut se faire avec des mots inventés, des images ou des sons non interprétables quand on veut éliminer toute action de la mémoire sémantique. On peut vous demander le rappel après 5 secondes ou 10 secondes, une minute ou une heure, une semaine ou un mois etc.

Bref tous les cas de figure ont été systématiquement explorés. Un des enseignements de ces expériences c’est que la performance du rappel varie selon le mode de présentation. Mais seulement pour des rappels moins de 10 secondes après la présentation.

Et voilà comment on a découvert la mémoire lexicale…

Pour les rappels plus lointains, les performances sont identiques quel que soit le type de présentation. Conclusion : quelle que soit la porte d’entrée, les informations sont recodées en moins de 10 secondes dans un autre système.

Celui-ci-ci (la mémoire lexicale donc) reconnait et stocke les lettres, les mots, les phrases. Les études sont extrêmement techniques et ne peuvent être détaillées ci.

Disons pour simplifier que cette mémoire est (très) spécialisée dans la graphie (la forme des lettres), la forme des mots écrits, (la « carrosserie des mots » comme dit Lieury) et la sonorité (l’image sonore des lettres et des mots, ou comment ça se prononce).

C’est comme si elle conservait des fiches concernant toutes les lettres et tous les mots que vous connaissez. Sur chaque fiche il y aurait le dessin et le son correspondant. Il est plus que probable que cette mémoire est « branchée » en ligne directe avec la mémoire sémantique qui stocke le sens des mots. Les deux font la paire…

► La mémoire sémantique

Évoquée ci-dessus, elle s’occupe de l’abstraction, du sens des mots. Heureusement que vous l’avez celle-là, sinon vous ne comprendriez pas ce que je vous dis. Et vous ne sauriez pas ce que vous dites. Oui, je sais, il y a des gens comme ça, mais le problème doit être ailleurs…

En vérité tout le monde a une mémoire sémantique. En revanche, en fonction des stimulations éducatives, des connaissances acquises, et de l’expérience, le vocabulaire acquis est plus ou moins étendu.

La mémoire sémantique peut donc être plus ou moins « remplie » d’une personne à l’autre. Du reste elle ne s’occupe pas que du sens des mots pris isolément. Mais également du sens produit par leur association, des concepts, des notions abstraites produites par la pensée (qui utilise les mots). C’est une mémoire vitale pour votre vie intellectuelle.

Il semblerait que, dans cette mémoire, les informations sont classées selon une hiérarchie catégorielle. Une sorte d’arborescence et selon des principes de fonctionnement assez rigoureux.

L’exemple type est la canari qui, vous le savez, est un oiseau jaune.

Le canari vous explique la mémoire sémantique

« Canari » est donc dans la catégorie « oiseaux » mais « oiseau » n’est pas dans la catégorie « canari ». “jaune” est classé avec « canari » mais pas avec « oiseaux ».

Comme il y a aussi des canaris blancs, « blanc” est aussi classé avec « canari ». En revanche « a un bec » ou « a des ailes » est classé avec « oiseaux ». Pas la peine de classer avec « canari » puisque « canari » est déjà dans « oiseau ».

Vous suivez ?

Je savais que je pouvais compter sur vous.

Par ailleurs « oiseaux » est classé dans les « vertébrés ». Lesquels sont classé dans la catégorie « animaux ». Etc. Finalement, pour les espèces, les classifications scientifiques suivraient le fonctionnement par emboîtement de notre mémoire sémantique.

Sur le plan pratique cela justifie donc de faire des classements pour mémoriser. L’arborescence utilisée dans les encyclopédies, les traités et les classements scientifiques favorise la mémorisation. Et chaque fois que la matière s’y prête, vous avez intérêt à l’utiliser pour mémoriser.

La mémoire sémantique est aussi une mémoire très propice aux indices de rappel, c’est-à-dire des informations qui en évoquent une autre.

Toutefois, même si l’arborescence parait aujourd’hui une évidence, son invention est assez récente. On la doit à Pierre de la Ramée (1515-1572). Cet illustre mathématicien aurait-il percé le secret de sa mémoire sémantique?

► La mémoire imagée

S’il fallait lui donner un seul qualificatif je dirais que c’est une mémoire « puissante ». C’est d’ailleurs pourquoi on la met en œuvre volontairement dans pratiquement toutes les méthodes mnémotechniques.

L’efficacité de cette mémoire est connue depuis l’antiquité. Certes, on ne savait pas alors qu’il s’agissait d’un module de mémoire à part entière. Mais les anciens Grecs et les Romains savaient que la mémoire des images était supérieure à la mémoire des mots.

L’avocat Cicéron en fait état dans ses traités. Aujourd’hui, la science s’en empare et ne se contente pas de constater : elle mesure.

Par exemple On constitue des groupes équivalents de personnes. Un groupe est chargé de mémoriser des phrases courtes décrivant une action. Par exemple « un homme mange du riz dans un bol » ou « une petite fille saute à la corde » et d’autres du même genre.

On compte ensuite combien de phrases peuvent être rappelées correctement après un temps de latence donné.

Un autre groupe est chargé de mémoriser des images montrant les mêmes actions. Par exemple une image montrant un homme qui mange du riz dans un bol, une image montrant une petite fille sautant à la corde etc…

On compte pareillement le nombre de remémorations correctes.

Une variante consiste à présenter au premier groupe une liste de phrases dans laquelle sont noyées les phrases de l’expérience. Et au second on présente une liste d’images dans laquelle sont noyées les images de l’expérience.

Net avantage aux images 

Dans tous les cas c’est le rappel des images qui gagne, et nettement. Par exemple 70 % seulement de reconnaissances correctes des phrases. Mais 90 % de reconnaissances correctes des images.

La capacité de stockage et de rappel des images est considérable. Dans une expérience célèbre (dans mon milieu…) on a présenté plus de 2500 photos à un groupe d’étude. Il a fallu quatre jours !

Mais, plus fort encore, la moyenne de reconnaissance des photos noyées dans une grande quantité d’autres photos a été de 90%. Ce qui veut dire en clair qu’en 4 jours les sujets de l’expérience avaient donc mémorisé (90 % de 2560) plus de 2000 photos !

Ne vous étonnez donc pas si on utilise beaucoup la mémoire imagée en mnémotechnie. Vous aussi vous pouvez mémoriser 2000 photos. Dès lors que vous pouvez les reconnaître parmi d’autres, c’est que vous les avez mémorisées. C’est uen compétence ahurissante et pourtant nous l’avons tous.

► La mémoire des visages

Plusieurs mémoires ont un rapport avec la vue : la mémoire iconique (court terme), la mémoire imagée (long terme) en sont des exemples. On pourrait croire que vous mémorisez des visages grâce à votre mémoire imagée.

Eh bien pas du tout.

On a découvert une mémoire spécifique pour les visages. A vrai dire, l’existence de la prosopagnosie avait déjà mis la puce à l’oreille des chercheurs. Les personnes atteintes par cette maladie ne reconnaissent en effet plus personne.

Cette maladie serait d’ailleurs peu connue du public si elle ne touchait pas des personnes célèbres : Oliver SACKS, un neurologue dont je recommande chaudement tous les ouvrages, Brad PITT ou Thierry LHERMITE par exemple. Quoique, pour l’ami Thierry j’ai un doute. J’ai lu quelque part que ce serait un bruit répandu par un journaliste facétieux. La prochaine fois que le verrai (Thierry) je luis demanderai immédiatement comment je m’appelle. On verra bien…

Mais ce qui est caractéristique de ces personnes c’est que leur mémoire imagée est intacte. Ils reconnaissent parfaitement les objets et le langage écrit. eux aussi peuvent mémoriser 2000 images… à condition qu’il n’y ait pas de visages.  Il faut donc supposer une mémoire spécifique pour les visages.

Récemment on a découvert chez le macaque rhésus un circuit neuronal qui ne s’occupe que de ça. Ce qui est extraordinaire, c’est que ce circuit ne comporte que 205  neurones !

Alors même que les chercheurs en intelligence artificielle mettent au point des processus extrêmement complexes pour analyser un visage, notre cousin, lui, fait ça avec 205 malheureux neurones…

Le plus amusant c’est que ces chercheurs en I.A. ne semblent pas au courant des avancées de l’équipe de recherche de Pasadena (Californie). Ils continuent de tester des algorithmes compliqués. Le cloisonnement des spécialités sans doute…

Pour le détail voyez l’article « 205 neurones suffisent pour coder un visage ».

► Et encore d’autres mémoires en lien avec la vue…

L’être humain est durablement marqué par la vue. L’odorat est devenu déficitaire au fil des temps, l’audition fonctionne encore bien mais votre survie n’en dépend guère. Sauf, évidemment, si vous êtes sur un théâtre de guerre et que vous entendez le bruit caractéristique d’une roquette…

Sinon, de tous les sens c’est bien la vue qui a pris le dessus. Alors faut-il s’étonner si l’on découvre actuellement d’autres mémoires en rapport avec elle ? Il existe par exemple une mémoire des formes. Il existe une mémoire spécifique pour les graphismes.

Les recherches sont en cours… Quand ce sera “mûr”, vous aurez certainement un article sur le sujet ici.

► La mémoire spatiale.

Figurez-vous que votre mémoire spatiale fonctionne grâce à des « cartes cérébrales ». Ces cartes fonctionnent en lien avec les mémorisations des choses vues. Un lieu, un emplacement spécifique, est alors « encarté » avec des liens vers sa ou ses descriptions par exemple.

Il semblerait que les informations spatiales soient triées par votre « gyrus denté » (je vous jure que vous en avez un) qui les transmet ensuite à votre hippocampe. Lequel serait le siège de cette mémoire, qui gère aussi votre orientation et votre position dans l’espace, soit-dit en passant.

Le prix Nobel de médecine 2014 a été décerné à 3 chercheurs qui ont découvert une structure hippocampique dont la fonction ressemble furieusement à celle d’un GPS, connexions aux satellites en moins…

Vos cartes cérébrales sont un peu différentes quand même de nos cartes quadrillées sur papier. D’abord, leur « quadrillage » est… hexagonal, comme un nid d’abeilles. Ceci est géré par des « neurones de grille », tandis que la représentation des emplacements est gérée par des « neurones de lieu ».

Imaginez une image de la réalité que vous parcourez. Une grille hexagonale est superposée à l’image du lieu. C’est comme si vos trajets étaient inscrits en pointillés dans ces cellules hexagonales sur la carte.

Cette découverte est récente et il faudra encore quelques années pour mieux comprendre comment ça fonctionne exactement. Mais vous voilà informés des bases.

► La mémoire épisodique, un vrai feuilleton !

Elle fait partie de la mémoire explicite et on l’appelle aussi la mémoire autobiographique.

C’est un gigantesque répertoire de vos expériences vécues, stockées avec leur contexte.

Par exemple, vous avez discuté à la terrasse d’un café à Séville avec quelqu’un qui ressemblait à Al Pacino. Ce sera enregistré. Mais le contexte sera encodé aussi (Entre spécialiste pas question de dire enregistré mais « encodé » pour avoir l’air plus savant).

Par exemple il faisait très chaud, et vous aviez mal aux pieds : cela fait partie aussi de cet épisode.

De même que votre état mental (vous traîniez votre ennui…) ou le moment (en août 2017). Et votre itinéraire sous les arcades entre l’église où vous vous étiez réfugié au frais et le café où vous vous êtes arrêté.

Ceci n’est qu’un épisode. Il va de soi que vous avez vécu des dizaines de milliers, peut-être des centaines de milliers d’épisodes. C’est toute votre vie en feuilleton, épisode après épisode.

La mémoire épisodique est une mémoire connectée

On sait que la consolidation de ces informations autobiographiques fait appel à d’autres mémoires. Notamment la mémoire sémantique pour le sens et la mémoire imagée pour l’image des lieux (la terrasse, la place devant vous, l’église au fond…).

Et aussi la mémoire spatiale pour vos déplacements. Et la mémoire procédurale si vous avez dû modifier votre façon de marcher à cause de votre mal aux pieds. La prochaine fois que vous aurez mal au pied vous saurez comment faire.

Autrement dit, la mémoire épisodique ne fait jamais cavalier seul. Elle vous permet de regrouper tous les éléments de l’épisode quelle que soit leur nature.

Elle a une conscience réflexive… 

De plus cette mémoire fonctionne comme un réservoir d’expériences utilisables pour le futur. Si vous ré-envisagez un séjour à Séville, les circuits concernant votre première expérience vont s’activer automatiquement. Le rappel de votre mal aux pieds va peut-être vous faire penser à emporter des chaussures plus adaptées.

Mais ce n’est pas tout. Par rapport aux autres mémoires, celle-ci a une particularité : la conscience particulière que le souvenir évoqué n’appartient qu’à soi.

Il ne s’agit pas d’une information acquise mais qui reste extérieure à nous. Par exemple « Séville est la capitale de l’Andalousie », ce que vous saviez avant d’y aller.

Non, l’épisode du café vous appartient intimement.

Vous pouvez quasiment dérouler mentalement le film de l’épisode, le stopper, revenir en arrière, le remettre en route… Vous pouvez revivre les choses en caméra subjective, avec les oreilles, les sensations, les yeux de l’esprit. Cela porte un nom savant : la « conscience autonoétique ». Je ne vous en voudrai pas si vous l’oubliez.

Une autre spécificité de cette mémoire découle du fort sentiment de réalité généré par votre film mental. Vous vous souvenez comme si c’était hier que votre interlocuteur était en T-shirt marron et qu’il y avait une fontaine au milieu de la place.

Tiens ça vous donne envie de ressortir l’album photo.

Ah? Tiens, c’est bizarre… Le personnage que vous avez cadré à gauche est en T-shirt vert olive…. Encore plus bizarre, il n’y a pas de fontaine au milieu de la place mais un parterre de fleurs !

… mais trompeuse!

Comment est-ce possible ?

Il faut se rendre à l’évidence que la mémoire épisodique est trompeuse. Oui, tous vos épisodes de vie sont là-dedans. Non, ils ne sont pas coulés dans le bronze. Et même, ils se transforment au fil du temps.

Des épisodes non réactivés pendant longtemps peuvent vous revenir privés de conscience autonoétique (vous vous rappelez ?). Vous ne les « vivez » plus vraiment. Le film est flou. Ces épisodes ressemblent plus à des listes de connaissances.

Pour l’épisode cité en exemple : « il y a quelque part à Séville une place avec des arcades. Au fond une Eglise. Il y a un café sous les arcades. Au milieu de la place il y a une fontaine »… Votre Al Pacino local et votre mal de pied ont disparu de l’histoire.

Oui, mais pourquoi donc une fontaine ?

Le remplacement d’un parterre de fleurs par une fontaine peut d’ailleurs vous arriver même pour un souvenir pas très ancien. Et même si il a déjà été réactivé. Ici, une explication possible pourrait être la chaleur.

Vous avez peut-être apprécié d’autres places avec une fontaine qui rafraîchissait l’atmosphère. Vous aviez trop chaud, vous aviez soif. Peut-être vous êtes-vous dit qu’il aurait été agréable que cette place soit pourvue d’une fontaine…

Et votre image de fontaine a été encodée, pardon enregistrée dans le contexte.

Et vous voilà avec un faux souvenir plus vrai que nature ! S’il n’y avait les photos, vous auriez mis votre main à couper qu’elle était bien là !

J’hésite à continuer mais je suis lancé… Figurez-vous qu’on soupçonne l’existence d’autres mémoires encore… La mémoire épisodique pourrait inclure une mémoire factuelle (pour les faits) et une mémoire contextuelle (pour le contexte…).

Si c’est vrai, l’organigramme que j’ai renoncé à faire ici (en vérité je ne sais pas comment faire dans le corps de mon article…) sera nettement plus joli.

► Alors combien de mémoires avez-vous?

Je n’en sais fichtre rien. Probablement une vingtaine. Quand je vous disais que vous étiez loin du compte!

► En guise de conclusion

Promis j’arrête là.

Etant donné que c’est le plus long article que j’ai jamais écrit, je me suis dit que si vous êtes arrivé(e) au bout vous méritez une petite récréation. Eh bien il y a quelque chose d’un peu étrange dans cet article qui devrait avoir attiré votre attention. Vous pouvez me dire quoi en commentaire. Si vous ne voyez pas vous pouvez toujours relire…

Si vous trouvez vous aurez gagné toute ma considération. Parole ! Et peut-être même un peu plus quand mon prochain livre et divers mémentos en préparation sortiront… Bonne journée !

PS de fin mai: deux mois après la publication: personne n’a encore remarqué quoi que ce soit dans cet article. Pourtant il y a quelque chose d’un peu bancal, une anomalie, enfin quelque chose… mais je ne peux pas dire plus. Quelque chose que vous pourriez avoir noté si vous avez bien suivi… Qui va trouver?

PPS du 24 novembre 2018: personne n’a encore trouvé mais Abdou (voir les commentaires ci-dessous) a trouvé une anomalie involontaire, que je n’avais pas remarquée ! Pour sa peine, je lui offre mon dernier bouquin “Prouesses de mémoire”. Qui trouvera l’autre anomalie ?

(à suivre…)